vendredi 25 avril 2025

Souvenirs de jeunesse

1. Le temps des intérêts

Dans mon adolescence, certains du même âge auxquels je m’intéressais m’ont justement reproché de faire trop attention. Ils me disaient que j’avais tort de toujours les observer, car de ce fait je les mettais mal à l’aise et leur donnais même envie de me fuir, m’assurant qu’ils se rendaient parfaitement compte qu’aucun mouvement, fût-il le plus fugace et subtil possible, n’échappait à mon regard implacable, que le moindre frissonnement de leurs lèvres était enregistré, et qu’on le voyait à mon expression, puisque je ne m’en cachais même pas. Je me taisais, mais j’aurais dû leur répondre insolemment : Et vous alors ? S’il ne leur échappait jamais que rien ne m’échappait, qui a observé qui, en somme ? On était tous pareils, non ? Comment ont-ils pu prendre la mouche et se faire passer pour des innocents ? Des minauderies de leur part, voilà ce que c’était !

Quand je me penche sur le passé
Le passé très ancien, presque l’enfance :
Que de reproches ! On en subit à la pelle dans sa jeunesse.

Il a fallu grandir
Grandir sans énormément changer
Pour que ces reproches diminuent, puis cessent.

Il a fallu tout de même
Que j’arrête de m’intéresser de la sorte
Pour que mon regard, pourtant resté froid, ne scandalise plus.

En fait, on m’a reproché de ne m’intéresser
Qu’à moi-même, de ne suivre que mes intérêts à moi
Lorsque j’étais persuadé de porter de l’intérêt à quelqu’un d’autre.

Cela m’a appris une chose extrêmement simple :
Il faut classer les objets de nos intérêts
D’après leur degré de distraction.


2. L’œil de la Providence

À la même époque, j’avais systématiquement l’impression « qu’il ne se passait rien » puisque je n’étais pas au bon endroit, qu’il me fallait déménager où se passaient les choses, et que ma seule difficulté était de le trouver, cet endroit magique, le centre des événements, convaincu qu’une fois arrivé, je serais entraîné d’office dans le grand tourbillon. Je ne savais pas encore que ma nature contemplative ferait de moi, où que je sois, un simple spectateur, et que ma passivité d’observateur me condamnerait à tout jamais à rester en dehors du jeu.

On se demande
Si tout n’est pas un problème d’œil divin.
Dieu voit tout, comme on sait
On ne peut rien cacher à son machin triangulaire
Mais il n’agit pas, n’entre jamais en jeu et ne participe à rien
Tout ce qui arrive sur terre
Se passe sous son regard sans qu’il interfère.

Paresse ou incapacité, nonchalance ou impuissance ?
Si sa passivité face aux déflagrations
N’était pas pareille à la nôtre, celle des poètes
Autrement dit, d’esprits purs dans leur tour d’ivoire
Ce serait franchement inexplicable.

Il faut nous pardonner les choses, comme disait l’autre.
On est acteur ou public, jamais les deux à la fois
Et en tant que public, on ne peut qu’applaudir les acteurs
S’affairant, excités, en contrebas, sur la scène
Pour peu qu’ils nous convainquent
Et que la pièce soit dès lors bien jouée
Même s’il s’agit d’un drame grotesque et des plus sombres.


23 Avril 2025

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