1. Kicking Over the Jug
On m’a posé une question sur l’être
Et j’y ai répondu comme j’ai pu ;
Quand on répond, il ne faut pas paraître
Idiot, vois-tu.
Le sage répond toujours à côté
Tandis que l’idiot tente de bien faire –
L’effort est faible face à la beauté
Du monde, petit frère.
[La situation. L’autre jour on m’a demandé de faire le guide dans un musée. Or, celui qui veut accomplir cette tâche doit d’abord cesser de regarder les tableaux. Et comme c’étaient des personnes en pleine formation intellectuelle et artistique, je me suis dit que pour ne pas les dégoûter de l’art en général, il valait mieux leur expliquer seulement ce qu’elles pouvaient voir d’elles-mêmes. Je leur ai donc expliqué que les personnages du Greco semblent très allongés, ceux du Caravage plongés dans le noir, ceux de Raphaël toujours doux, ceux de Vermeer d’un réalisme presque photographique, et enfin ceux de Rembrandt peints de sorte qu’on dirait du Rembrandt, ce qui les rend du reste uniek, pour utiliser le terme néerlandais. Lorsque nous arrivions devant un tableau qui n’avait aucune de ces qualités, cicérone incapable de satisfaire leur envie de savoir, je n’avais qu’à les faire avancer. Mais la vérité des êtres, fauve tapi dans l’ombre, attend l’heure de bondir. Face à l’un de ces maîtres dits mineurs, et qui pourtant ne le sont pas, j’hésitai sans raison, et leurs innocents regards, vainement interrogatifs, s’abattirent sur moi comme les flèches à ventouses qu’on leur donne à cet âge, déluge qui me fit prendre conscience de ma propre finitude. Martyrisé tel un autre Sébastien, je déclarai qu’on avait assez vu et que c’était le moment de partir et de prendre un chocolat chaud, par exemple. Cette réponse, qui, en réalité, n’était faite que pour détourner leur attention, tomba à pic ; du moins, je pouvais me féliciter d’avoir rempli mon rôle.]
2. Ni chasseur ni pêcheur
Violon que ses propres pleurs désarment
Ni chasseur ni pêcheur, ce pauvre cœur :
Rosée de fleur
L’homme ne vaut que le poids de ses larmes.
Suis-je aussi un boucher ou poissonnier ?
La vérité se constitue en choix ;
Telle une foi
Aucun qui ne se laisse un jour renier.
[La situation. Au marché, il y avait des seiches en réclame, et j’en ai acquis une. Ex-fumeur, je parle du mollusque, bien sûr, céphalopode étonnamment intelligent, qui du coup m’est fort sympathique ; mais que je trouve aussi excellent du point de vue gastronomique. M’enfin, elle était déjà morte, me suis-je dit... alors pourquoi m’en priver ? Ce n’est précisément ni un animal de compagnie, ni un petit oiseau mignon, et le monde est injuste dans tous les cas. Il est raciste, le monde, faut avoir l’heur d’appartenir à la bonne race, ou du moins à la bonne espèce. Assumant mon cynisme, j’en ai enlevé l’os et je l’ai éviscérée – ou nettoyée, comme on dit pudiquement. Mais en oubliant les yeux. Puis, l’oubli repéré, m’apprêtant à les couper, je fus saisi – pour ne pas dire bouleversé – par l’intensité de son regard, pourtant éteint. Seiche ou biche, les armes des faibles se valent. Elle était certes bonne, ma belle seiche au vin blanc, seulement je ne suis pas près d’en remanger de sitôt. En tout cas, la prochaine fois je la ferai énucléer par le poissonnier. J’ai trop bon cœur.]
3 Novembre 2026.












