Je relis ce vieux classique de James Baldwin que sont les Notes of a Native Son. Peut-être qu’au fond les choses n’ont pas tellement changé, et c’est déprimant. Ce qui a changé, en revanche, c’est mon regard sur la fatalité. Je ne suis plus du tout d’accord. Mais qui suis-je pour être d’accord ou non avec une fatalité ?
Il y a une dizaine d’années, à Saint-Paul-de-Vence, malgré les efforts de ses admirateurs, sa maison a été rasée. On ne l’y connaissait pas. Ou alors : rien à branler. Mais enfin, qu’est-ce qu’il est allé foutre là-bas ?
Aujourd’hui, le député local est d’extrême droite, élu au premier tour. Et ce n’est pas une nouveauté. Cette région compte depuis longtemps parmi les plus réactionnaires de France. Que des célébrités s’y soient installées en masse n’a pas changé grand-chose. Ou plutôt si : cela a enrichi des cambroussards.
Je me suis dit que Baldwin n’avait pas choisi le bon coin. Que son pessimisme s’explique aussi par le fait qu’une fois de plus, il s’était retrouvé dans un endroit qui lui donnait raison. Mais qui suis-je donc pour penser cela, moi qui, par la force des choses, vis à la lisière de la beauté, en banlieue rouge, à bonne distance des villages perchés ?
i.
Les choses sont pourtant simples :
Il faut choisir entre le beau et le vrai –
Et seulement le vrai peut être aussi le bon. Par nature
Le beau n’est ni le bon ni le vrai
Comme prétendaient les Grecs, démocrates esclavagistes.
Leurs lointains successeurs
Semblent commettre la même erreur
Et même leurs métèques tombent parfois dans le panneau.
Comme un dénommé Kravchenko
J’ai choisi la liberté :
Le moins beau mais le plus vrai
Voire un tantinet plus bon.
Mais il faut avoir le luxe de choisir
Et seule la gêne financière le permet ;
Sinon, on se laisse séduire.
L’intelligence
Ne l’emporte jamais sur la tentation
Et c’est ça la méchante beauté de ce monde.
Il faut alors la trouver où elle se cache.
Et vous appelez ça du pessimisme ?
ii.
Dire qu’on a une vie derrière soi, revient à constater
D’avoir le gros de la fatalité derrière soi.
La jeunesse l’a devant elle.
Nous, par exemple, quand on s’est connus
C’était une fatalité avant la fatalité –
Une belle avant une moche.
Ce groupe d’adolescents quelque peu excités
Parlant en italien, il m’évoque fatalement des voyages.
Je les vois sans qu’ils me voient – moi
Qui les regarde à travers le prisme de souvenirs.
Sans me voir en eux, j’aperçois la fatalité qui s’installe
Et s’est installée dans la caissière
Venue des îles, comme on dit, cet autre paradis
Dame d’un certain âge que, eux, ils ne voient pas non plus.
Et qu’ils quittent sans lui dire au revoir.
Que faut-il en déduire ?
Au point où j’en suis, à vrai dire, je n’en déduis plus rien.
18 Juin 2026
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