jeudi 17 septembre 2026

Serenades

1. Low Light

“Methinks I see thee, now thou art so low, / As one dead in the bottom of a tomb. / Either my eyesight fails, or”
                                                                                    Romeo and Juliet, III, 5

Light blinds a man:
The evening sun
A glare to eyes that see.

Turn if you can
Away, I’m gone
Unless thou look’st at me.

You talking as
An idiot, sun.
How come, art thou unwell?

I thought a glaze
Of solemn, son
Would suit. Else, go to hell.


2. High Expectations

“that shows / Nothing, and is nowhere, and is endless.”
                                                                                    Larkin, High Windows

His body, in its early days
Was like a hint of what would be:
The door ajar, he’d just pass through –
Alas, it led into this maze.
       Despite its secrets, truth or lie
       Youth’s hopes were, are, and will stay high.

The groping paw – of no avail
When shine is in and no way out:
When, too much option and no sign
Excess of chances thwarts to quail.
       Misled while there is no wrong way
       Despair betimes or go astray!


September 16, 2026

mercredi 16 septembre 2026

Deux thèses de circonstance

1. Le civilisé est un matérialiste

« Il faut être fichtrement à côté de la plaque pour aborder ou se laisser aborder – et avec confiance en plus ! – de parfaits inconnus ; or si on ne le fait pas, quelle effroyable endogamie à la fin. N’a-t-on pas sans cela assez de petits pois dans nos villages, à commencer par la capitale ? »  attribué par certains à Claude Lévi-Strauss, et par d’autres, en ligne directe, à Gregor Mendel


L’être civilisé vit encadré de codes
Qui ne sont hélas pas à ma portée, l’otage
Que je suis des réflexes du petit sauvage
Qui n’a jamais appris à respecter les modes.

Les gens là-haut ne sont en tout cas pas sincères :
Ils ne bronchent jamais en cas de désaccord
Mais ont le chic de faire élégamment le mort
Suivant leurs habitudes multi-séculaires.

Je finirai aussi par contourner l’obstacle –
En donnant mes organes, ils seront à leur place
Implantés dans un corps dont la suprême audace
Est de tout faire pour éviter tout miracle.

Nous voilà arrivés à la fin du sonnet.
Gloire à l’ami qui rit se sentant sermonné !


2. L’humanisme est un je-m’en-foutisme

« Alors je saisis cette âcreté du raisin trop vert à travers une conduite de dégoût. Je confère magiquement au raisin la qualité que je désire. »
                                                      Sartre, Esquisse d’une théorie etc., p. 45

 

J’en ai rencontré qui prospèrent dans la crasse
Auto-infligée, donc pas celle de naissance
Autrement dit : le sale, acte de résistance
Paresse étant un luxe interdit à la masse.

Qui n’aime pas la découvrir en négligé
Sa vie ? Cela permet d’en entrevoir les formes
Sinon dissimulées sous le carcan des normes
Mais... l’humanisme dans tout ça ? Pas obligé.

L’auto-déclassé, fût-il un faux camarade
Et son désordre, encore un genre d’abondance
L’ordre voulant du vide, et le néant, l’absence :
Qui, diable, ne choisirait pas l’ascèse crade ?

Nous voilà arrivés à la fin du sonnet.
Gloire à l’ami qui rit se sentant sermonné !


15 Septembre 2026

[Civilisés et sauvages]

mardi 15 septembre 2026

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lundi 14 septembre 2026

Zombres

i.

Si je vous fais rire
Vous et vos amis
Au pire
L’espoir est permis.

L’espoir est du soir
Comme les lampions.
Rions
Zombres dans le noir !

Aux ombres mobiles
L’espoir est permis :
Tout file
Quand tout est remis.


ii.

Die Angst vor Schatten musst du überwinden –
Wenn’s dunkelt, musst du in sie Eingang finden;
Du bleibst, gebannt, doch immer noch das Kind
Dem Schattenspiele wie Gespenster sind.


12. September 2026

[Alexander Olbricht, Italienische Nacht, 1905/8]

samedi 12 septembre 2026

Sens de l’itération

En prenant de l’âge, je constate qu’il y a de plus en plus de rediffusions à la télé. Et quand je me promène dans une librairie, je me rends compte que les livres qui m’intéressent, je les possède en règle générale depuis longtemps. Parfois je me trompe parce que l’éditeur en a changé la couverture, ou même le titre, mais c’est du coup une ruse. Je remarque aussi, quant à mes propres écrits, que les redites s’y accumulent. J’en donnerai un exemple par la suite.
D’un autre côté, si je me suis bel et bien laissé entraîner dans l’achat de films sur DVD, ceux-là, je ne les regarde jamais une deuxième fois ; c’est seulement à la télé que cela m’arrive. Bon, certains de ces DVD ne sont présents que par nécessité, non pas pour être mis dans le lecteur. Ainsi ceux de Lanzmann. Je n’aime pas trop ses livres – il a un vrai problème, le bonhomme : il y ramène sans cesse sa fraise – mais ses films sont de l’ordre de l’indispensable, et que je les regarde, systématiquement, lorsqu’ils sont rediffusés, ne change rien au sort des DVD. L’indispensable a toujours besoin de s’imposer à un moment imprévisible, non choisi par soi-même. Je suis aussi convaincu que chacun regarde ces films de façon différente. J’ouvre le programme et me dis : voilà encore une longue soirée gâchée par l’ananké. L’implication est complètement individuelle. J’ignore comment quelqu’un dont l’histoire familiale serait différente de la mienne les perçoit, ma chérie comprise. De même, je ne sais rien sur les lois qui régissent l’itération, alors qu’invariablement j’en ressens l’impérieux.


Sa bienveillance était telle
Que j’aurais pu tout me permettre.
Quasiment tout.

En un sens
Elle tenait davantage de la mère
Que de l’amante.

Pourquoi insister sur ce point ?
N’aurait-il pas suffi
Qu’elle fût l’amante qu’elle était ?

Oui, ça m’aurait suffi.
Oui, ça m’aurait suffi.
Oui, ça m’aurait suffi.

Mais quand je le chantonne
Ne serait-ce pas plus que trois fois
Je pense à la sortie d’Égypte

Et à la pointe d’amertume
Qui rend le tout si poignant, et
C’est à travers les larmes

Que je lui rends grâce.
Et grâce.
Et grâce.

12 Septembre 2026

jeudi 10 septembre 2026

Miettes philosophiques

1. De la guerre

« Si telle nation en lutte prend sa vessie pour une lanterne, accordons-lui du moins le bénéfice de l’enthousiasme. Sans quelque folie, l’amorphe ne se fige jamais en entité étatique. »
                        Johann Gottlieb Fichte (1762-1814)

Il est compliqué de crier pouce en courant
Mais assez naturel de râler en mourant.
La contradiction de nos amis pacifistes
C’est que leurs litanies ont des airs bellicistes.
Quant à leurs prières que la mort nous soit douceâtre :
On râle mieux quand c’est autrui qu’on voit se battre.


2. De la bienséance

« Notre compas moral est de peu d’utilité en société. Si l’on nous propose le couteau et la fourchette, servons-nous et de l’un et de l’autre. Pour navoir rien à se reprocher, il suffit de les reposer avant de céder aux instincts. Même à la table d’un prince, on prend le petit doigt pour se curer le nez. »
 
                       Immanuel Kant (1724-1804)

Émettre des avis pourrait distraire, mais
Faut pas en abuser pour digérer en paix :
L’opinionnette dans telle innocente ronde
Te gâche l’atmosphère en moins de cinq secondes.
Préférons-lui l’option entre fromage et poire
Qui, eux aussi, ont leur côté aléatoire.


3. Du malaise

« Les affres du cœur, certes plus réfractaires que la crise de foie, sont aussi moins pénibles. La preuve. »
                        Arthur Schopenhauer (1788-1860)

Coutume veut que ce soit la faute aux malades
S’ils ne se soignent pas à coups de citronnades.
Doctrine, elle, sait que l’infâme médecine
La flore ruinera s’en prenant aux racines.
De la sorte, en s’assurant que le style est l’homme
Face à bouffonnerie, traitons-en les symptômes !


4. Du cosmos

« Si, au péril d’en sortir découragé, le Christ, méticuleux, fera tout pour reconnaître les siens, ce n’est pas une raison, boudu ! »
                        Doujat, Jean, de l’Académie (1609-1688)

En débarquant sur la planète très lointaine
On s’est trouvé face à d’étranges indigènes.
Pourtant, dans ce coin reculé de l’univers
Ils parlaient le français soigné des hommes verts :
Moins que de leurs six doigts, leurs tics et leurs ventouses
On s’étonnait de leur bel accent de Toulouse.


5. De l’osmose

« Vu de près, le dedans n’est pas le dehors et ne lui ressemble même pas. Pour s’en approximer, il faudrait qu’il se les bouge, ses grosses fesses agoraphobes. »
                        Henry David Thoreau (1817-1862)

L’homme des bois vit forcément l’osmose pure
Entre lui-même et les attraits de la nature
Il sentira la mousse pousser sur son tronc
Et entre ses orteils noirs, l’or des champignons.
À poil, il verra ses fantômes s’envoler
Pour l’asperger ensuite en âpre giboulée.


6. De la connaissance

« Loin des yeux, loin du cœur. Mais c’est déjà trop dire : le simple silence est infiniment plus parlant quand on ne médite sur rien de particulier. »
 
                       Ludwig Joseph Johann Wittgenstein (1889-1951)

Tant que tu ne la connaissais pas, ta voisine
Tu n’avais pas idée d’où se situe la Chine.
Mais elle te l’a dit, car elle est Limousine
Et c’est là-bas qu’on peint et cuit ces figurines.
Pourtant, le kitsch évoque plutôt l’Amérique :
La porcelaine casse, mais pas le plastique.


7. De la finitude

« Pas encore fini, ce bordel ? Nom de nom, combien de fois faut-il vous le répéter ? Et répéter... et répéter... vous voyez un peu le boulot que ça me fait ? Inéducables, ces jeunes. »
                       Emmanuel Levinas, dit l’Ampoule (1905-1995)

La finitude est un gros mot qui fait penser
Au petit coin, mais aussi un terme censé
Figurer dans les œuvres des dits philosophes
Qui n’ont pas honte de s’avérer limitrophes.
Moi, franchement, j’ai tendance à tirer la chasse
Au lieu de trop remuer ; le faux sérieux m’agace.


9 Septembre 2026

 

mardi 8 septembre 2026

De la boue

 i.

Au bout
Ce qui est bien boue
Bloque la roue
De qui ne prend garde
Bloque le char de la camarde
En voie vers mon trou.

      (M’en fous
      De la tocarde.)


Hou ! Hou !
T’es planqué où
Gugusse ?
Jouer au Russe
Qui évolue en plein humus
Empêchant qu’on vienne chez toi ?

      (Dors tout mon soûl
      Pendant neuf mois.)


Neuf mois, que ça m’a pris pour naître
Puis un peu être.
Je vois
De ma fenêtre :
Rien que de la belle
Boue qui me sauve d’elle.

      (Ou pour le moins la retarde
      L’amie camarde.)


ii.

« La révolution, pour qu’elle triomphe, il est indispensable qu’elle foire. Et pour que cela ne se remarque pas, il faut de l’unanimité. Qui ne commet pas les erreurs de son époque est dans le tort, le camarade. Ces erreurs vont en zigzag, mais le traître ne sera jamais réhabilité. Toute vérité étant vérité de groupe, celui qui veut faire le clown, qu’il aille au cirque. On a des moyens sinon. »                   J. V. Staline, Ma vie réussie


Elle ne s’est pas faite
Ta vie en rêve
Lorsque le jour se lève
Sur des défaites.

Le quotidien t’embourbe
Gracieusement –
C’est ainsi qu’elle ment
La chance fourbe.

Se porte candidat
À la misère
Qui ne patauge pas
Dans l’éphémère.


6 Septembre 2026

[Boris Petrovich Zakharov, Rasputitsa]

lundi 7 septembre 2026

Choses II

 i.

Tous ces gens qui étaient sur terre
Et qui n’y sont plus
Et qui m’ont laissé des choses
Dont je me sers tous les jours, ces mêmes choses
Je me demande comment je ferais sans.

Quand on est jeune
Et tout le monde est encore éternel
On n’a même pas idée
Que les seules choses vraiment nécessaires
Sont celles dont on a hérité de la part de morts.

On serait encore à la préhistoire sinon
Et tous ces trucs plus modernes
Qu’on peut acheter en les croyant supérieurs
En réalité ne valent rien, car rien de ce
Dont on n’a pas hérité vaut quelque chose.

Peut-être cette valeur, elles l’acquerront
Au moment de notre mort
Lorsque nos héritiers en prendront possession
Comme on prend possession
De quelque chose qui nous est simplement due

Mais
Nous n’en savons fichtrement rien
Et ce serait de l’ordre de la vanité
La plus stupide
D’y penser dès maintenant.



ii.

Le bleu du ciel, à coup sûr moins morose
Dehors – parmi les gens, quelle importance ?
Je rentrais, et la simple circonstance
D’être bientôt chez moi teintait les choses.

Même quand tu te glisses dans la foule
Tes pas t’amènent où tu te diriges :
Vers quatre murs, tapissés de vestiges
Le vrai creuset d’où les journées s’écoulent.

Ta tombe, mi-Paris, mi-état d’âme
Fût-ce une termitière ou un étui :
Ces choses restent quand tout s’est enfui.
Toujours pas le moment d’en faire un drame.


5 Septembre 2026

vendredi 4 septembre 2026

Drames

1. Les drames de la mobilité

Je n’ai jamais trop su ce qui fait « classe ». Chez les autres, je le vois immédiatement, mais j’ai du mal à en tirer des leçons. Par exemple, je suis radin. La radinerie, est-elle classe ou pas ? Puis, je peux être cassant. Être cassant, est-ce classe ou seulement ce que le bas peuple s’imagine être classe ? Ensuite, il m’arrive de geindre. Or, je doute que geindre, en soi, puisse être appelé classe, mais tous les gens classe que je connais, il leur arrive couramment de geindre. Très couramment même. Je m’habille n’importe comment. Est-ce classe ou pas ? Se foutre de l’avis des autres est certes classe, mais se promener fringué comme un as de pique ? Je ne sais même pas si les gens qui, naturellement, sont classe se posent de telles questions. Ce n’est pas classe de se les poser. Sur ce plan, chez moi, c’est râpe.


    a. Le drame de l’ascension sociale


Si j’étais né dans un château
La vie me sourirait
Je m’empiffrerais de gâteaux
Et ça me pourrirait.

Toi, qui es né dans une soue
Pourquoi sens-tu le rance ?
Aux débuts bien plus durs que doux
Crains-tu la concurrence ?

– D’autrui à foutre n’en ai point ;
J’exhale pour moi-même :
À eux leur truffe, à moi mon groin –
Prétendons que l’on s’aime !

– Comment aimer qui est pareil
Et avec ça, né porc ?
– Je te donne un petit conseil :
Ça n’a aucun rapport.


    b. Le drame de la déchéance


Celui-là, dans le temps, le bougre était un chef
Ça se voit encore à la façon dont il cause.
Bien sûr, le compte en banque est vide à peu de chose
Près, mais il garde une miette de son vieux fief.

Bon sang ne se dément, ni noble descendance
Lorsque du trône ne subsiste que la foire :
Une fois soûl, il donne de ces gros pourboires
Et les loufiats l’appellent tous « Votre Excellence ».


2. Le drame de l’immobilité

Hermann Hesse prétend avoir été le premier génie dans sa famille, et ayant épuisé le stock génétique en génialité pour les cinquante prochaines générations, se désintéressait de ses gosses. Hitler pensait certainement la même chose, et par conséquent n’a pas laissé de progéniture au monde. Être le premier génie dans une famille rend visiblement con... sauf si l’on s’appelle Hitler.


Il est normal qu’un roi produise un autre roi ;
Ainsi, le gueux se reproduit en gueux, pardi !
Mais il est scandaleux qu’il n’y ait pas de loi
Interdisant au con d’engendrer un génie.

3 Septembre 2026

mercredi 2 septembre 2026

Chicken Meat

 « Il y a de ces frimousses qui ne se suffisent pas, mais obligent à en voir plus. Ce n’est pas leur faute, c’est comme ça. Du coup, on se met à examiner le reste de la petite personne, c’est-à-dire cet appendice à la tête qui, lui, est plus ou moins emballé. Et si l’on est beau parleur et un peu insistant – car il ne faut jamais brusquer – il se peut qu’on obtienne le droit de déballer. On peut alors déboutonner, dézipper, dégrafer, dénouer, délier à loisir, voire démonter, et cetera. Si, ensuite, tout correspond à ce qu’on avait entrevu, c’est bien ; et si tout ne correspond pas parfaitement, si l’on découvre des vices cachés, on s’émeut de l’imperfection et c’est encore mieux.
Excité de constater que, sans véritable raison, la confiance règne, on peut passer sa commande, puis se réjouir du menu proposé. Une fois repu, il n’est pas impossible que l’on abreuve la petite personne d’un flot de paroles plus ou moins hors sujet, alors que la patiente, elle, n’a pas à répondre grand-chose, et c’est mieux ainsi : trois, quatre mots élogieux à l’encontre du volubile suffisent. Et si après un temps, elle s’endort, alors qu’on lui parle encore, puisqu’on ne veut pas être trop intrusif tout de suite, étant conscient qu’il ne faut jamais brusquer, on s’abstient de la secouer pour l’inciter à poursuivre sa calme écoute. Grand seigneur, on lui fiche donc enfin la paix et, n’ayant plus rien d’utile à faire, on s’assoupit de son côté. »
                                           attribué à Søren Kierkegaard, cand. theol.


Si je t’avais laissée en paix, ça n’aurait rien donné
Mais puisque je t’ai embêtée, le ciel s’est éclairci
Car entre nous il y avait cette lutte sans merci
Où l’un avait raison pendant que l’autre raisonnait.

N’y a pas de lutte lorsque l’un parle et l’autre a raison
Ni de tempête lorsque sans nuages est l’horizon
Mais une vie de mille conflits menée en stéréo
A toujours su se passer des lois de la météo.

31 Août 2026

mardi 1 septembre 2026

Égaré

« L’art du conseil est un art périlleux. Il s’apparente à celui du trapéziste sans filet de sécurité. Celui qui renseigne, ma petite dame, ressemble souvent au civilisé qui répond de bon cœur au barbare qui veut connaître le chemin, alors que lui-même, il n’en a qu’une assez vague idée au-delà de son voisinage immédiat, et de sales étrangers, en réalité, il s’en branle.
Mais quel Grec, mû par le désir de se faire bien voir, n’a jamais envoyé l’égaré chez ses sympatriotes, ou du moins renvoyé à leurs calendes ? Plus périlleux encore que donner des avis qui ne valent que ce qu’ils valent, est d’en demander à des personnes qui n’ont rien demandé, eux. »
                                               Aristote

 

1. Conundrum

This mademoiselle Conundrum was
A very wise and sharp adviser
But she would charge two quid per tip
And Harry Homesick was a miser.
The slight advice Conundrum gave
For free was neither good nor bad
But Barry Broomstick by the way
Would disregard what women said.

One day poor Larry ran into
A calf, the stupid calf said “moo.”
Could that have been a cow? – A straight
Bull would have bellowed: “Bugger you.”
The bitter truth Conundrum told
That guy, in fact, was only half
Of what she’d tell one for two quid:
Who frigging cares if cow or calf?


2. Du zèbre

On me dit : T’as belle allure
On ne voit pas que je suis égaré
Sans même pouvoir demander aux passants
Parce que, quoi qu’il en soit, on n’est pas au même endroit
Et qu’on me répondrait encore : T’as belle allure
Et non pas : Je vois que t’es perdu
Dis-moi où tu veux aller que j’t’y conduise.

Noé était d’une autre trempe. Le jour fatal il
Aborda le zèbre : Viens dans mon machin que je t’emmène !
Sur quoi le zèbre répondit : Je ne suis pas perdu
J’ai belle allure, monsieur, et votre machin m’intimide.
Si, tu l’es, fit Noé, il va énormément pleuvoir
Mais n’aie pas crainte, nigaud.
Ah bon, dit le zèbre, il va pleuvoir ? Quant à moi
Je ne vois aucun nuage à l’horizon.
Tu ne vois rien parce que tu es perdu, répliqua Noé
En faisant l’agacé.
Vite, viens dans mon bateau !
Et la bête finit par se laisser convaincre
Car ce Noé n’était pas vraiment du genre à renoncer.

Sauf qu’à moi, on me dit que j’ai belle allure.


31 Août 2026 

[Garry running into a calf]

lundi 31 août 2026

Traits et façons

    בְּכָל־לְבָבְךָ וּבְכָל־נַפְשְׁךָ וּבְכָל־מְאֹדֶךָ


Si je me souviens d’elle
Ce n’est guère d’autre chose
Que d’un trait, d’une façon qu’elle avait
Mais le souvenir me traverse alors avec une telle puissance
Que j'en tombe foudroyé.

On est des traits, des façons
Et quand on aime
Ce n’est certes pas à cause de ces traits ou façons
Mais en aimant une personne, à coup sûr on aime les siens
Parce qu’elle y est présente et vivante.

Ainsi, celui qui observe des rites
Son dieu, il ne l’aime pas à cause d'eux
Mais s’il l’aime
De tout son cœur, et de toute son âme, et de toute sa force
En observant, il se le rappelle.

Ce n’est pas telle bouffe qui en fait un croyant
Mais chaque morceau qu’il mastique lui rappelle qui aimer.
C’est comme ces traits et ces façons
Qui, à coup sûr
Te rappellent qui tu aimes.

Et quand l’objet de ton adoration est parti dans les nuages
C'est exactement ce qui t’en reste –
Des détails si essentiels
             Qu’ils accaparent ta mémoire
                         Qui, elle, n’a nul besoin d’autres rites.

29 Août 2026

samedi 29 août 2026

Choses

Le collier des Indiens Wayana, ramené en pirogue du Maroni à une époque où il y avait des coopérants, et de petites Françaises trimballées dans leurs pirogues, mais pas de touristes, ce petit bijou dans des bleus inouïs, des bleus d’Amazone, m’a servi d'oneiric exhibit, ou pièce à conviction d’un rêve. Il fait partie des « choses » qui ne me quitteront que les pieds devant.


N’attirant point le regard
Guère voyantes, de ces choses.
D’habitude elles tiennent dans une main
Debout ou couchées, et elles valent des fortunes

Comme les galets que tu ramenais, à défaut
Du sable sur lequel nous avions marché
Lors de nos humbles escapades
Des escapades carrément de rien du tout
L’époque des grands voyages étant révolue depuis belle lurette.

Car on n’allait plus très loin
Depuis que les gens s’y étaient mis, ça
Dévalorisait tout, plus la peine.
On était affreusement snob.

On me dira :
Mais la personne
Mais la mémoire, elle
Est ailleurs, ce ne sont que des choses.

Peu me chalent vos avis, ce sont
Des pièces à conviction d’un rêve, et
Vous en avez, vous ?

Est-ce que vous le connaissez, ça :
Vous rêvez, vous vous réveillez, et la preuve est là –
Seulement cachée aux profanes ?

28 Août 2026

vendredi 28 août 2026

Malheur d’un lit trop grand

Parfois, un lit chaud est un lit froid :
Chaud de ma présence
Froid de ton absence
L’absence prend le pas sur la présence
Le présent a toujours tort.

Ma propre chair compte peu
Pour réchauffer un lit
Elle est juste là pour cacher

Mais elle ne cache rien
Le lit est trop large, le froid à côté
Rayonne.

Mais ne vous disputez donc pas
Le présent et l’absente
Le chaud et le froid
Y a de la place pour tout le monde.

26 Août 2026

jeudi 27 août 2026

Glasperlentrauma

Nach Zustellung meines Steuerbescheids sowie eines Strafzettels, der mich allerdings nicht betraf, da ich das Fahrzeug verliehen hatte, dieser Traum in der nachfolgenden Nacht:
Ich korrespondiere mit einem britischen Dichterkollegen namens Kenneth Henschel, der ein Buch über den karibischen Synkretismus geschrieben hat. Sein Anwalt schickt mir daraufhin einen Briefwechsel Henschels mit dem britischen Finanzamt, das ihn der Steuerhinterziehung beschuldigt. In der Mitteilung, die Henschel erhielt, findet sich das Verb to refriede, das mir unbekannt ist und ich mir zuerst mit „unzufrieden sein“ übersetze, bis ich es im Webster als Amtsbritisch für „Widerspruch einlegen“ finde. Der Brief enthält einen hübschen Umschlag (bezeichnet als „Geschenk des Finanzamts“), in dem ein mit einem Gummiband zusammengehaltenes Glasperlenkettchen steckt. Wer sich mit dem karibischen Synkretismus beschäftige, so die Behörde, der bringe nach allgemeiner Erfahrung auch solche zwar geschmackvollen, jedoch beim Erwerb spottbilligen Kettchen mit, um sie in Großbritannien mit viel Gewinn zu verkaufen. Es wird Herrn Henschel also vorgeworfen, den Verkauf derartiger Kettchen verheimlicht zu haben. Ich erwache voller Mitleid mit dem Kollegen, der sich mit diesem Irrsinn auseinanderzusetzen hat, und es offenbar auch noch für ratsam hielt, einen Anwalt einzuschalten.


Taxmen intuit people’s needs
Before they know their poetry
Of blanking mind and twisted beads
Brought home from that Caribbean sea.

If poems had no hidden core
Or secret soul, like everyone
Taxmen could read them looking for
The foul trade Henschels carry on.


Yet there is pearl in poetry
Whether from craft or glassiness
A semblance from beyond the sea
Only the taxman might assess.


[After receiving my tax assessment and a ticket for an offence which, however, did not concern me, as I had lent out the vehicle, this dream the following night:
I am corresponding with a British fellow-poet by the name of Kenneth Henschel, who has written a book on Caribbean syncretism. His solicitor then sends me an exchange between Henschel and HM Revenue & Customs, accusing the poet of tax evasion. In the notice Henschel received, I come across the verb to refriede, unknown to me, which I initially translate as “to be discontented”, until I find it in Webster’s as official British usage for “to lodge an objection”. The letter contains a pretty envelope (marked “A Gift from the Revenue”), inside which sits a glass-bead necklace held together by a rubber band. Anyone engaged in the study of Caribbean syncretism, the authority claims, is, by common experience, also in the habit of bringing home such necklaces, tasteful though dirt-cheap to come by, in order to sell them in Britain at considerable profit. Mr Henschel is therefore accused of having concealed the sale of such necklaces. I wake full of pity for my fellow-poet, who has to deal with this madness and apparently thought it advisable to retain a solicitor.]


August 24, 2026

mardi 18 août 2026

Theorie zum Sieg des Guten

La valetaille, on le sait bien, fonctionne au bakchich. De prime abord, l’espèce semble d’une nullité déplorable, mais dès que ça sent sa patte un petit peu graissée, ça s’anime et se révèle d’une efficacité redoutable. Les gens honnêtes, tu peux leur proposer tout ce que tu veux, ils le refusent : ta petite pièce, tu peux te ta garder, ils sont et resteront à jamais des incapables.
Pourquoi, diable, préfèrent-ils l’inefficacité au gain ? N’auraient-ils jamais soif ? Tu leur dis : « Si on appelle ça un pourboire, c’est juste une façon de parler ; je m’en branle de ce que vous en faites. On ne vous incite pas à devenir des poivrots, on veut seulement un peu de fluidité dans la procédure. Pourquoi donc ce regard offusqué ? »
« On est des fonctionnaires honorables, répondent-ils, et fiers d’être des propres-à-rien. »
C’est franchement terrifiant où les incorruptibles mettent leur honneur.


Gier oder Pflichtgefühl:
Zu viel hängt ab von dem, was jemand will.

Stets mehr wollen als was zu kriegen –
Es muss an einem selber liegen
Dass dieser Welt fehlt die Gerechtigkeit.

Alles hat seine Zeit
Nichts aber kommt, wenn’s nützen würde
Nicht Amt, noch Würde.

Das Gute könnte erst dann triumphieren
Ließe der Himmel sich schmieren.

17. August 2026

vendredi 14 août 2026

Some Minor Poetry

1. A Brief Theology

There’s no long way from mussel to scallop
Nor from muscle to wallop
But the only path from devout to divine
Is to drink wallop and piss wine.


2. On Ramona


When Ramona
Met Ramón
She grew a boner
But he grew none.


3. Geezer’s Green

Last hope buds:
Green spuds
Will give you a gripe
Before getting ripe.


August 12, 2026

mercredi 12 août 2026

Éclipse

Demain, il y aura éclipse.
J’ai des lunettes pour
Mais je m’en méfie.
Je ne pense pas que je vais regarder.

Ce sera pourtant un événement exceptionnel.
La prochaine occasion se présentera dans je ne sais combien d’années.
Ce sera peut-être la dernière éclipse de mon vivant
Mais je m’en méfie.

La comète Halley, je l’ai loupée aussi
Sans me méfier – par manque d’intérêt.
En fait, j’ai loupé plein par manque d’intérêt
Quand je ne me méfiais pas.

Le peu que je n’ai pas loupé dans ma vie
Au fait, ne m’intéressait pas non plus énormément
Mais, surtout, j’aurais dû m’en méfier.
Sur le tard, je me rattrape.

11 Août 2026

mardi 11 août 2026

De la création perso

“By that time summer and smoke were past.
Dolphins still played, arching the horizons”

     Hart Crane, Emblems of Conduct, mais pas de dauphins chez Greenberg

C’est l’été, et dehors
Ça croasse grave. Enjoué ?
Tant de choses se passent dedans la tête.
Inutile de voyager, même pas besoin
D’avoir une vie un peu active, une de celles
Dont on suppose qu’elles ont du sens :
Cloîtré chez moi, la fenêtre néanmoins ouverte
Trop de choses me passent par la tête
Passent mais ne s’y arrêtent pas.
Cette vie
Remplie bien plus encore d’éphémère
Que celle de l’aventurier.
Plagiat, mon œil !

Aux moments les plus inattendus
J’entends les corneilles
Et c’est assez de distraction.
– Tu bâilles ? – Presque.
Sors même plus. Pour quoi
Faire ? J’ai mes bruits de vie ici.
– À la base, t’as voulu trop, mon gars.

Art proves too short – c’est tout moi, ça.
Pris dans un film où la seule durée prime ?
Dans du Straub en version feuilleton, sans coupes ?
Vas-y, parle moi-z-en, de tes dauphins !
Dans leur élément gai
Ils sont encore là à s’amuser
Quand c’est bien trop tard pour nous autres.
Sous de telles conditions, elle devient
Vite kitsch, ta création perso.







                                                           *

L’impréparation, voilà le secret.
Pas de réelle aventure pour ceux qui s’y sont préparés.
Ou pour invoquer la sociologue Stella Goldspan :
The precondition of a meaningful existence
Is that there is existence
and condition
Pre-existing
.
Tout est dans le trilobite pre-existing.

Lui, il a bien fait, il s’y est jeté totalement à l’improviste
Bien trop jeune pour l’aventure, un gamin quoi.
Là-bas, aventure ne rimant pas avec nature
Rien que du bâti bourré de monde
Et de bas monde, et
Cet enfant aux grands yeux pers émerveillés
À l’étrusque, en plongeon dans cette mer
Agitée – belle et trouble. Normal qu’il allait y disparaître.
Aucune trace ultérieure, aspiré, avalé par les flots
Puis recraché tel un bout de bois
Finissant son aventure en cri de corneille
Au-delà du périph.

10 Août 2026

lundi 10 août 2026

In the Dark

I had a friend
I have no more
To live without
Is a bore.

Where can I find
Another friend?
No sun will shine
To the end.

The brightest days
Are darkness bound.
Who knows if you’re
Still around?

August 6, 2026