vendredi 25 septembre 2009

Géographie poétique


1. Les confrères


Chez lui dans le froid et la laideur, tel poète
Y trouve son compte et les chante, c’est obligé, c’est
Son chez lui quoi, il connaît. Or, il n’est pas fou, il
Voyagera un petit peu et mentionnera aussi les
Vieilles pierres sous le soleil ; seulement
Avec une pointe d’incompréhension
Pour son confrère de là-bas.

Chez lui près des vieilles pierres sous le soleil, confrère
Chante également sa patrie, mais ne mentionne
Ni le froid ni la laideur. Il n’y est pas allé –
Pas de raison – il ne connaît donc pas. Il
Lui suffit d’avoir connaissance des drames
Qui se jouent près de ses vieilles pierres sous le soleil.

Si tous les deux sont un peu sombres
Seul l’un néglige le monde de l’autre. Et
C’est bien fait. En matière de poésie, l’expérience
Du froid et de la laideur n’est pas essentielle ;
On a assez de problèmes comme ça, mais
Jamais assez de splendeur sous le soleil.

Si, d’autre part, tout le monde se rassemblait
Près de ces pierres, les uns y étant nés et
Les autres profitant de leur retraite, qui
Dirait encore le froid et la laideur ?
Les vilains ont eux aussi droit à la parole
Et il paraît nécessaire qu’il y ait des confrères
Si habitués à eux qu’ils ne les délaisseront jamais.


2. Le dépaysement promis

Là, je me prépare à bouger un peu.
Il faut faire gaffe. Sous le soleil, les
Gens de mon espèce voyagent, ils font
Voyageurs, pas touristes. Mais comment ?
Mon hôtel sera une fois de plus quelconque
Et j’irai tout de même pas me promener
Sous un panama et en costume de lin.
Il y en a des comme ça, on dirait des
Aschenbach, ils sont ridicules.
Mais comment se distinguer
En portant un short, des sandales
Et même un appareil pour les photos ?
Puis, le pire, en se mêlant aux baigneurs
En maillot et bedaine ? Puis, je le sais déjà
Je ne pourrai pas m’empêcher de mater les
Jeunesses. En fait, ce ne sera qu’au retour
Que je me retransformerai en homme
Remarquable. En voyage, je suis
Abominable, un vrai plouc, j’ai honte
Mais ça doit être ça, le dépaysement promis.



3. Choix de paysage

Il y a des paysages plus ou moins appropriés
Aux visites d’un poète. Des paysages
Pittoresques ou majestueux, et parmi les
Derniers les plaines les plus monotones, genre
Désert de Mongolie, se prêtent tout
Spécialement à des visites de poètes ;
Mais puisque même ces contrées-là sont
Entre-temps arpentées par des beaufs
Faire attention au jour et à l’heure !
(Les dates réservées aux poètes
Sont affichées rue de Valois.)

Les visites se font groupées, mais chaque
Poète est libre de formuler après coup
Comme s’il avait découvert tout seul.

Cela donne des recueils chiants, mais
Parfaitement balisés sur le plan poétique, ce
Qui est rassurant, surtout dans le cas de
Randonnées en Mongolie Intérieure
Où l’être a besoin de guide pour
Tomber sur une yourte, et qui
Plus est, hospitalière.

Le lecteur ressemble au poète, lui aussi a besoin
De repères, notamment s’il se trouve perdu
Dans des pages aussi ennuyeuses
Que le désert mongolien dont
Elles reflètent la traversée.


18 Septembre 2009, Ceteri egoque, 1

lundi 14 septembre 2009

Hamlet Quotes for Stages, Rightly Understood


1. Hamlet Quote for Toddlers
(I.i.149)

So you toddle already. But where are your pangs?
Everyone starts like a guilty thing, right?
Innocence was before travail as
Much as leisure before labor.
Who did ever begin blank, without
Giving some contractions to someone?

To cause pains to someone in the family
Is still the smoothest way out.
A stranger’d ask for
Forceps right off the bat
Or even aspirate you cumbrous brat, such a
Person wouldn’t care about the fix.

Summoned into a world of fellow strangers
All learned to roll with the punches
As a first trick they have you start meeting
Some lenient relative; your anticipated revenge
Hurts the likeliest dope. Can you call that
Training? Later on, you’ll encounter
Less and less of them, guilty thing.


2. Hamlet Quote for Midlifers (V.i.96)

Sure, that may soon be the skull of a lawyer.
Or of any other shaven-pate professional.
It was juvenile pride, I kept it too long
Too long, so now it goes clogging the plughole.
No more quiddities or quillets or whatever – even
The one in the mirror won’t talk that away:
I am outwardly balding.

When most other people take latter shapes, they
Simply obey nature, and as they remain
The ones they always were, why not
Getting shysters’ noodles?
Since these trade on having most
Other peoples’ beans. But both-sided mine?

I have never considered myself one of them.
I have but ripened. And this is surely not
Enough reason that some departed
Souls – sporting fancy skulls
Far too early – should
Appropriate me.


3. Hamlet Quote for the Elderly (III.i.67)

This isn’t an easy quote, especially for
The elderly, those prompted to
Shuffle off this mortal coil.
You might say: Yes, I see, old bones
At that age there is easily some shuffling;
But, sonny, where’s the coil?
We’re not talking about curlers.

I always thought that decent
Decease, under any circumstances
Transpires without being properly induced.
Now we might say: ’conda coils up till
That gimp in the middle suffocates.
But what about shuffling off?

If the elderly aren’t fast enough
To just shuffle away, but still capable of
Shuffling it off, as you say, when proverbial
Coiling occurs, they’re half redeemed. It takes
A lifetime of wizening to acquire the wisdom that
Eventually a cunning sort of shuffle prevails
Over plain impossible runaway.


September 14, 2009

dimanche 30 août 2009

The Bee, the Beekeeper and I

Man loves useful Bee
But busy Bee doesn’t know
Nor does she know that in
Man, without good cause, she might
Lose her sting and perish. Although
She ignores what she does to them, Bee
Knows quite well how to handle utter flowers
But, surprised by the apparition of
Unnecessary Man, she hasn’t learned yet
To radically leave this one in peace.

Sedulous Man, the one under
The beekeeper’s mask, behaves toward
Man like Bee behaves toward Man.
Man knows how to smell or cut utter flowers
But he hasn’t yet learned how to react
To the apparition of unnecessary Man, that
Depraved animal. He has no better feelers
For learning how to keep his sting in
Annoying presences, let alone
How to leave in peace and quiet.

I waste my days of no avail
As if I were utter flower, but all that is
Bee better leave me alone, there would be
Only wasting of sting on me and ways to vainly
Perish. I have long lost my sting and not yet
Perished, rather by lack of usefulness
Than by busy-beeish ignorance. A
Man like me needs not carry a
Beekeeper’s mask to keep
Out of business.

If those bees were even busier than they are
They wouldn’t have to learn about
Not wasting stings for nothing.
Unnecessary Man, in his most
Needless form is stronger than them all.
He has nothing else to do
Than to observe a little balcony garden
Breeding itself some utter flower
And simply stay away from
Bees buzzing by.

August 28, 2009

samedi 29 août 2009

Amarant





Was ich in den Balkonkasten gesät habe
Ist ein richtiger Baum geworden. Nimmt
Nun fast die gesamte Höhe des Fensters ein;
Bald ist der Dachvorsprung erreicht:
Dem Amaranten ist offenbar nicht klar
Wo er gewachsen ist.

Das ist kein Acker hier, es gibt doch kaum Erde
Unter der Wurzel. Merkt er das denn nicht?
Ich muss ihn nun jeden Abend gießen, so
Durstig ist er. Stört es ihn denn nicht
Dass er so von mir abhängt? Nur einen
Tag weg, und schon steht er schief
Mit gefährlich trockenen Blättern.

Wenn man von jemandem abhängt
Weil man kaum Erde unter den Wurzeln hat
Und als Zukunft nur einen Dachvorsprung, dann
Wächst man lieber nicht so gewaltig, dann
Bescheidet man sich, gerade, wenn man
Darauf angelegt ist, unter günstigeren
Umständen riesengroß zu werden.

Mensch, nimm dir ein Beispiel, Amarant
An dem Typen, der jeden Abend gießt!

29. August 2009


Amarante

Ce que j’ai semé dans la balconnière
Est devenu un vrai arbre, occupant entre-temps
Presque la totalité de la hauteur de la fenêtre ;
Bientôt, ça touchera à l’avancée du toit :
L’amarante ne semble pas avoir conscience
De l’endroit où elle a poussé.

Ce n’est pas un champ ici, il n’y a guère de terre
Sous la racine. Ne s’en rendrait-elle pas compte ?
Désormais, je dois l’arroser chaque soir, tellement
Elle a soif. N’est-elle donc pas le moins gênée
De dépendre entièrement de moi ? Une seule
Journée sans mes soins, et la voilà de travers
Les feuilles dangereusement sèches.

Si l’on dépend de quelqu’un
Parce qu’on n’a que peu de terre sous les racines
Et, pour avenir, rien qu’une avancée de toit, alors
On ne pousse pas comme une détraquée, alors
On reste modeste, particulièrement quand on a
Les dispositions pour devenir immense
Sous des conditions plus favorables.

Eh, l’amarante, prends plutôt en exemple
Le gars qui arrose chaque soir !

29 Août 2009

vendredi 28 août 2009

Un regard organique

Lorsque, couché sur des draps, je
Regarde le long de moi-même
Je ne vois, une fois de plus, que de la couenne ;
Mais c’est toujours à partir des organes
Que je pense. Et ce que je vois, en l’occurrence
Pense aussi à partir de mes organes. Voilà
Toute la différence : peau d’autrui, belle ou vilaine, ne
Pense pas à partir de mes organes, et pourtant
Je ne me vois pas mieux moi-même.

C’est comme si ces organes vigilants
N’avaient aucune force, puisque je serais opaque.
À quoi bon scruter le long de moi-même
À poil sur mes draps si je n’arrive même pas
À me déshabiller un petit peu ? Est-ce que
Généré par mes organes, mon regard
M’apprend quelque chose sur moi
Que je ne saurai jamais d’autrui ?
Le doute est permis.

Vu qu’il n’y a rien à voir, tant qu’à faire –
Voyons ailleurs ! (Inefficace, l’œil
Est libre d’errer...) Puis, miracle, l’acuité
Se fait : guère plus loin, j’en arrive à deviner
Les organes sous les fauves bigarrures de
Certaine autre peau rencontrée ; j’en conclus
Que je n’ai pas pu percer mes propres secrets
Simplement parce qu’ils ne s’étaient pas assez
Détachés d’un fond de même camouflage.

27 Août 2009, La petite série des organes, 7

jeudi 27 août 2009

Utiles et intéressants

La matière humaine, on le sait, est constituée d’éléments
Plus ou moins utiles et plus ou moins intéressants.
Les uns sont parfois tout le contraire des autres.
Les reins, par exemple, sont fort utiles, mais assez
Peu intéressants. C’est la chute des reins qui intéresse.

Quelquefois, ce qui est utile est également intéressant.
Voyons ces sombres orifices, capables d’évacuer (ce qui est
Utile) et d’accueillir (ce qui est intéressant) et dont l’ami
Chibroque est singulièrement astucieux : il sert, dans le
Désordre, de trou, de bouche-trou, ou des deux ensemble.

Ce qui est utile pour l’un peut être intéressant pour l’autre.
Le lecteur s’écriera : « les mamelles ! » Quel bel exemple.
Passer d’un sein à l’autre, de l’utile à l’intéressant, n’est pas
Une mince affaire : il faut convaincre, se rendre soi-même
Utile ou intéressant, brouillant les frontières entre les notions.

Souvent, il en faut donc deux pour qu’un intérêt rejoigne l’utile.
De ce qu’on a en double, on peut, imitant le cyclope, l’amazone
Ou le monorchide, à la rigueur se passer de l’une des moitiés ;
Jamais en matière de fesse. Ici, sans la paire, point d’utilité ni guère
D’intérêt, car ce dernier s’est niché à la rencontre des jumelles.

Enfin, ce qui est peu utile est quelquefois peu intéressant –
C’est le drame de tout appendice rentré ; et parfois on ne sait
Même plus, les notions, inversibles, se contrariant dans l’absolu.
Nous pensons à l’antre matriciel dont l’utilité toute relative
Sait profiter de l’intérêt certain qu’en suscite le portail.

Moi, qui trouve l’utile utile et l’intéressant intéressant, je me
Demande du reste comment la prendre, cette matière humaine.
Faut-il s’accrocher au détail ou aveuglément embrasser le tout ?
L’intéressant naît des distinctions faites afin qu’ensuite
Le tout cède un bref instant sous son assaut des plus utiles.


19 Août 2009, La petite série des organes, 6

mercredi 26 août 2009

Excrétivité salissante

Celui-là, il est dégoûtant –
La bave lui colle aux commissures.
Il a certainement
L’interstice trempé, ça
Fouette la sueur de toutes parts
Et si nous insistons un peu, nous
Trouvons à coup sûr du jus de trique
Dans ses poils. Or, chez cet autre
Spécimen, tout est bouché, c’est
Resté propre et appétissant.

Le désir a ses contradictions : il dépend
Du bon fonctionnement des organes, mais
Il ne s’accommode que dans le feu de l’action
De leurs excrétions salissantes.

Les salissantes excrétions organiques
Compliquent l’affaire en apparence ; ce n’est
Que sous l’aspect des organes que cela reste clair.

C’est comparable à un poème qui raconte
Son histoire pathétique avec des mots simples
Alors que dans un épanchement, c’est le contraire.

Il faut donc, pour que tout fonctionne
Que les organes correspondent aux mots
Et que l’excrétion fasse l’histoire et non pas
Le contraire.

[Et qu’est-ce que tu en fais, du glacis
Chatoyant que tu estimes aussi vital ?
– Ce seront les humeurs desséchées.]

25 Août 2009, La petite série des organes, 5

mardi 25 août 2009

Arcimboldo

Nous avons l’habitude de comparer les parties
D’un corps alléchant à des fruits.
Or, ces parties ne sont pas des fruits.
Si l’antique désir de mordre dans une pomme, de
Sucer la poire ou de goûter l’abricot, est
Toujours vivace en nous, il n’y a là
Ni pommes, ni poires, ni abricots.

Dans ce meilleur des cas, la peau de pêche ne veloute
Nulle pêche, et les tendres pruneaux suspendus n’en sont point.


Si le corps alléchant était fait de fruits véritables, les
Malheureux seraient vite dans un état lamentable
Et nous, tout barbouillés et de jus et de pulpe
Du fait d’un tripotage bien trop insistant ;
Car, en réalité, il n’y a rien que des sucs à bouffer, on
S’est encore fait des idées pour finir par s’énerver.
Voilà la triste vérité.

Voyant notre rage impuissante, le monde
Dirait : Mais regardez-les, quels salopiots, quels sagouins !


Le rappel d’un autre plaisir, plus simple et
Authentique, nous entraîne donc vers un laisser-aller
Peu ragoûtant lorsque nous nous attaquons
À ces supposés fruits, caoutchouteux en somme.
Ce ne sont que des leurres, et la civilité
Qu’on nous a inculquée à la table familiale
Fait alors place à des manières autrement grossières.

Tout compte fait, félicitons-nous que les parties
D’un corps alléchant ne soient pas consommables comme les
______________________________________________fruits.


19 Août 2009, La petite série des organes, 4

lundi 24 août 2009

Voile et ventilateur

Lorsqu’il fait très chaud
Un joli corps se prélasse sous le ventilateur.
Il me fait un peu envie, mais
Ce n’est pas le moment d’y toucher.
Lorsque la fesse recherche, toute nue, du réconfort
Sous un ventilateur, l’attouchement est malvenu.

Ce sont, en mauvaise saison, les épidermes emmitouflées
Qui ne rechignent pas à la patte brûlante
Qui précautionneusement, sans faire passer du vent, se
Faufile sous le lainage. Las ! quand ce sera
Autrement simple, elle ne fera que déranger, cette
Patoche farfouilleuse.

Lorgnons donc vers les silhouettes camouflées
Dès qu’un échauffement nous effleure.
Or, c’est risqué, ça demande de l’imagination et
De l’anticipation hasardeuse ; cela devient une affaire
De croyance, et cela nous amène tout droit
Au paradoxe oriental.

Beau paradoxe si, pour satisfaire à ton érotisme des chaleurs
Tu n’as rien de mieux à proposer que de m’envelopper
En pleine canicule d’un tchador. C’est donc ça, dis ?
– On pourrait conjuguer voile et ventilateur
À l’instar des bateaux sous la brise
Ou la surprise faite à Marilyn.

S’il suffisait seulement
Que je souffle.


20 Août 2009, La petite série des organes, 3

dimanche 23 août 2009

Pet Organ

The human body needs a soul, and this soul needs pets.
Pet concepts, pet ambitions, pet hates, pet regrets.
Do we have special organs for that?
Sure we do, and I happen to know them all. I mean, it’s
Always the one you know. It’s mine too. So
Let’s start petting!

My pet organ isn’t yours, I’m afraid. Can’t perform
A proper petting with that spleen, I suppose.

Is your pet organ a spleen? Are you
Into spleens, poor kinky boy?

I am not into that spleen, I even
Ignore its specific contribution to my staying here;
I am just a little bit spleeny these days.

August 23, 2009, La petite série des organes, hors série

mercredi 5 août 2009

Plus bête qu’une bouteille

Je suis, à l’intérieur, plein de jus.
Je le sais mais ne m’en rends pas compte.
Je pense avoir atteint depuis longtemps le
Stade de la stabilité, le douteux privilège
De ce qui a coagulé dans le sec et le solide.
La réalité est tout autre : je suis resté très liquide.
Mais il ne suffit pas de s’érafler le genou
Pour s’en apercevoir.
En fait, je ne suis pas capable de comprendre
L’insaisissable vérité. Je suis encore
Plus bête qu’une bouteille. Je
Coule dans le noir, dansant étant volcan
Ignorant que je dois tout à la fluidité formidable
Qui, bouillante, me parcourt.

Comment faudrait-il donc que je me sente ?
Devrais-je craindre d’être secoué
Car je pourrais éclater ?
Devrais-je m’inquiéter lorsqu’un ami
S’approche de moi muni d’un tire-bouchon
Ou redouter qu’on me lâche par maladresse
Une fois empoigné au col par quelqu’un ?
Devrais-je m’attendre à finir vide jusqu’à la lie ?
De toute façon, devrais-je appréhender le néant ?
Ou du moins la noirceur d’une cave sans fin ?
Nullement informé sur mon contenu
J’ai acquis le droit de me sentir
À défaut sec et solide.

4 Août 2009, La petite série des organes, 2

lundi 3 août 2009

Il est très bien fait que


1. Comme neuf


Il est très bien fait que nous ayons
Les couilles empaquetées
Et le cerveau dans une boîte.
Le cerveau, à l’abri dans sa boîte
Se conserve pendant longtemps
Et les couilles, au besoin nous pourrions
Les déballer pour les montrer aux gens
Mais c’est rarement nécessaire.


2. Comme un singe

Il est très bien fait que nous ayons
Des pieds qui ressemblent un peu aux mains.
Les mains occupées, nous lorgnons
En désespoir de cause vers nos pieds
Pour nous rassurer : voilà encore deux
Presque aussi beaux que les mains ! Or
Des mains, dès qu’elles seront libres, on
Pourra les caresser, ces jolis pieds.


3. Comme parure

Il est très bien fait que nous ayons
Des cheveux sur la tête.
La tête est cette partie noble du corps
Qui mérite d’être parée de cheveux.
Parce que le cheveu se mérite.
Ce qui est moins le cas du poil.
Le poil ne se mérite point, il a juste
Poussé, et parfois il agace, même sur la tête.
Le cheveu, s’il dérange, n’est pas loin
De la beauté qui dérange.


4. Comme deux contre un

Il est très bien fait que nous ayons
Des yeux pour voir et rien qu’un nez pour sentir.
Les yeux qui sentent sont plutôt inquiétants
Et le nez, s’il se voit, il est trop grand.
On préfère deux yeux qui brillent
À un unique nez luisant, et tel nez crochu
Ô combien à plusieurs yeux en bec d’aigle.
Parce que cela ne s’est jamais vu. On préfère
Les larmes à la morve – on est méchant, on est
Injuste envers ce pauvre nez tout seul !


5. Comme charnière

Il est très bien fait que nous ayons
Des genoux et des coudes.
Comparé à la plupart des bêtes
L’homme est assez raide ;
Alors sans genoux et coudes...
Quand on parle du maillon manquant
Entre le singe et l’homme
On parle certainement d’un être
Fruste mais pourvu
D’excellentes charnières.


6. Comme des pyramides

Il est très bien fait que nous ayons
Pas tout le monde des tétons
Mais tout le monde des tétins.
Les tétins de ceux
Qui n’ont pas de tétons
Paraissent un peu superflus. Mais
Nous admirons les vestiges ensevelis
Des anciennes hautes cultures avec
Émerveillement.


7. Comme un derche

Il est très bien fait que nous ayons
Des fesses. Et juste situées à leur place.
Par rapport à la face où il s’en passe de belles
Le dos n’est guère gâté : si on s’en branle
Des grandes surfaces, il n’a pas lerche à offrir
Comme distraction, et ce n’est pas parce qu’on
Ne le voit pas soi-même que c’est justifié. Mais
Plus loin, il tente de se rattraper avec les fesses
Qui peuvent s’avérer plus captivantes que toutes
Les fanfreluches du devant. Surtout dans le contexte.

2 Août 2009, La petite série des organes, 1

samedi 1 août 2009

Interlude

Lorsque je n’ai rien à dire
Au lieu de briser mon mutisme
Avec des trucs que des plus malins que moi
Ont peut-être appris dans leurs ateliers d’écriture
Je m’adonne à l’un de ces jeux de cartes sur ordinateur.

Le freecell, chez moi non plus, ne libère aucunement
Telle énergie cachée dans mes cellules neuronales
Mais au moins, lorsque je me remets à écrire
Je suis sûr que je ne joue plus au freecell.

Jouer aux cartes quand il n’y a rien à écrire
Fait de quelqu’un plus certainement un écrivain
Qu’écrire lorsqu’il vaudrait mieux jouer aux cartes.

Quant à tous ceux à la recherche de l’art de s’exprimer :
Je propose qu’au lieu de leur enseigner l’écriture
On leur apprenne à se contenter des cartes
Tant qu’il leur manque la parole.

19 Juillet 2009

jeudi 16 juillet 2009

Polvos que echar

Alors ça s’accumule et te bourre la piaule.
T’auras beau faire gaffe tant que tu voudras, il en vient
Toujours un petit peu de nouveau pour s’ajouter. Tu peux
Garder les fenêtres fermées, n’ouvrir la porte à personne, ton
Facteur inclus, refusant tous les recommandés qu’on t’adresse –
Ça continue de s’accumuler. Serait-ce que toutes ces cochonneries
Proviendraient en fait non de l’extérieur mais du fond de toi-même ?
Toutefois, elles sont comme la semence dont on souhaite se débarrasser.

Une fois la saleté éjectée, t’es calme pendant un moment ; c’est l’espoir
Du grand ménage. Sera-t-il comblé ? Fumant ta cigarette, allongé sur
Le sofa, le regard vide, près de toi ce tapis qui a dû s’accommoder
Du passage de l’aspirateur – voilà du soulagement. A-t-il joui ?
Tu n’en sais rien, et peu importe ; l’important c’est qu’il est
Propre maintenant. Même s’il ne le restera pas longtemps.
On ne se refait pas une virginité, mais il faut se resalir.
Belle différence entre poussière et semence.

16 Juillet 2009

mardi 14 juillet 2009

Another Fine Journey

[Le jour se lève, moi dans mon lit, les hirondelles matinales frôlant bruyamment la fenêtre ouverte etc. Suit une description détaillée dudit jour qui se lève, mais certainement vu de mon pieu.]

Your odds of arriving safely are
In the low one-digit ballpark, he said.
But I didn’t make any bet, I said;
And furthermore, see, I’m on no journey.
Sure you did, sure you are, he answered.
You won’t linger all along anyhow.
Felt him sort of crack down on prostrated me.
You are on a travel fraught with peril, he said;
Thy hope is blind, thy luck is skewed
So let’s face it: the fare is fairly too high.
I simply try to keep staying abed, I said.
The odds are against it, quoth he.

Is there still a thrill in going places, or
Even a bit of an urge to shift elsewhere
For the one au jus used to the usual? He
Doesn’t hold that things how they are are
Unbearable and that one’s got to get out of it
That anybed is better than this one, any future
Is a gas--he is neither too bored nor too yearning
Yet insidiously he moves, the odds stack up this way.
That’s why this buzzer did threaten me, I guess.

[Créature de luxe qui risque, bêtement, sa vie pour un exploit. Celui qui connaît les aléas de la vie, l’esquimau dans le vrai quoi, n’est ni assez fortuné ni assez ennuyé pour se permettre ce sport de riche qu’est la tentative de suicide ; lui, du bête et du périlleux, il l’a à la pelle et à l’œil. L’esquimau n’a qu’à rester dans son milieu hostile, et c’est tout.]

July 14, 2009

lundi 13 juillet 2009

Un vieux chandelier tout noirci

Le chandelier en argent déniché aux Puces
Si noble au milieu du fatras – une apparition.

Maintenant, tiré du bordel des caissons, sauvé pensions-nous
Ayant trouvé sa niche à la maison, joliment
Donc à sa place, ce chandelier n’a plus guère d’attrait.

Mais comment demeurer dans le fatras, en vrac, pas à sa place
Pour briller comme le diamant dans un fumier ?

Trop rangée l’existence, et on ose appeler ça un sauvetage.
Ce n’est pas depuis hier qu’on doit s’en contenter.

– Cesse de te comparer à un candélabre, dit l’autre.
T’es pas aussi lumineux que cela, par exemple.


[Ein alter, ganz schwarz gewordener Kerzenleuchter

Der silberne Kerzenleuchter vom Flohmarkt
So edel zwischen all dem Gerümpel, in all den Kisten –
Eine Erscheinung.

Jetzt steht er zu Hause, scheinbar gerettet, hat seine Nische gefunden
Zu aufgeräumt steht er da, seinen Reiz hat er fast verloren.

Doch wie zwischen Gerümpel und in Unordnung fortbestehn
Um wie ein Diamant daraus hervor zu scheinen?

Zu geordnet das Leben, und man wagt das eine Rettung zu nennen.
Nicht erst seit gestern müssen wir uns damit begnügen.

Hör auf, dich mit einem Kandelaber zu vergleichen, sagt eine.
So leuchtend bist du zum Beispiel auch wieder nicht.]

10 Juillet 2009

dimanche 12 juillet 2009

Nocturnes détritus etc.

Starting with Denby’s nightly luck litter

[De nocturnes détritus sous une enseigne lumineuse, l’idylle de la déchetterie enneigée, le bidonville filmé par un maître – l’œil se laisse tromper ; ainsi l’oreille éduquée. Mais pas le nez. Jusqu’à présent, personne n’a pu vendre la puanteur pour du parfum. Sauf le fumet d’un chéri.

Exhalaison corporelle, relent de bave sur un oreiller : la source des odeurs, il faut donc la transformer d’abord en quelque chose relevant du beau légionnaire. Cela semble facile, mais ne l’est pas.

Pour voir, ou même entendre, du joli là où il n’existe pas, ou plus, personne n’est obligé de devenir d’abord un peu fou, un peu pervers, capable de s’inventer toute une manœuvre à Djibouti. Ton pif, tu t’en méfies aussi, mais personne d’autre que toi n’arrive à le tromper. S’il te trompe, tu te l’es imposé toi-même. On ne lui fait pas le vieux coup de la neige ; le vieux coup de la sueur chérie – notamment chérie partie – tu te le fais toi-même.]


A wealth so bodily, in rain or shine
Fountain of images, and sounds, and smell;
And if, profuse as hell, you shed them well–
That darling stink I drink stays purely mine.

I suck it off all linens since you’re out
And images and sounds have died away:
Image was garish, sound was shrill and loud
But noisome stink recalls you calm and gray.

How deep that plain delight when late so smooth
The gonads still reveal themselves as if
The hidden core and the lost scale of truth
Could be detected afterwards, by sniff.

No run-off beaut comes blemished by some reek
No love is lost a doting schnoz doth seek.


[Scheint Kehricht auch im Mondschein wunderschön
Des Kehrichts Eigenschaft bleibt brav bestehn.

Doch ein Gestank, falls froh geatmet nur

Verliert ganz augenblicklich seine Stinknatur.

Wie kann das sein? Weil er nicht leiblich ist
Wie auf der nächtlichen Chaussee die Häuflein Dreck?

Des Menschen Geisthauch, vom Gestank geküsst

Erwittert seinesgleich, und seinen Zweck.]

July 7, 2009

samedi 11 juillet 2009

En ville et chez soi

C’est qu’on s’en fout de moi dans la grande ville.
On me laisse observer
Ce qui évolue pour soi-même
Et pas seulement ce qui a besoin de moi pour vivre.

Le mètre carré y est cher
Ma solitude doit se contenter de peu.
Mais j’ai une glace qui agrandit la pièce
Et pas seulement.

Trop de murs, il fait chaud, je me reflète dedans.
Je suis à poil, dis donc. Même si on s’en fout de moi
Ce n’est pas comme ça que je sortirai me promener.
En ville, je ne suis pas chez moi.

Ne pas être chez soi est la condition même
D’une existence passionnante, n’est-ce pas.
Lorsque j’en aurai la force, je mettrai quelque chose
Pour continuer à me fondre.

Est-ce que le provincial peut comprendre, lui
Dans sa bicoque immense, habitué à son chez lui
Qui englobe ses voisins et les voisins de ses voisins ?
Il n’a qu’une réputation à soigner.

Alors que de moi, en ville, on s’en fout.
Ce provincial, je le reconnais, il est bruyant
On le remarque, tant il fait, en goguette, partie
Du décor urbain. Puisque moi, j’y suis chez moi.

Tu te contredis ! me dira-t-il, car il est perspicace.
Mais qu’il se force seulement à observer, lui aussi
Ce qui évolue pour soi-même ; ensuite il
Finira par comprendre tout le tâtonnement des êtres.

4 Juillet 2009

jeudi 2 juillet 2009

Poultry / Geflügel / Volaille


Poultry



Fowl Logics

Battery chicken
Or free-range chicken;
And where would you live?

Preferably in the open run!
Says man who knows
What he says.

A larger life space
Means better meat quality.
But is this reason for urban exodus?

Man who is not a man-eater
Has first tried battery
On himself.

Ever since, the boonies bore him stiff.
As for the pullets’ needs
His mind is made up.


Via the Gut

We are fond of petting our puppies and pussies
All psyched up while following the galloping colts
But no beast is more familiar to us than the pullet.

We are acquainted with its skin, its muscles and carcass
Simply wondering whether the viscera are duly located
For we encounter them in sort of a mess.

Gut knowledge
Is the deepest one. The proof is done.
The Chinese may have some clue about their dogs.

Are we to blame because
We aren’t indeed very sensitive to these beings
We admittedly know inside out?


Kappores

Poultry often flailing as if
Their lives were still at stake
While already short of their heads.

Swinging the unbeheaded
Rooster for atonement––however
Not a headless endeavor.

Despite all appearances
Judgment day doesn’t yet lie behind.
Just wings that flap away into it

Heading for their just deserts.
I mean these vans, but not
Those crowskulls.

June 28 – July 1, 2009


Geflügel


Hühnchenlogik

Batteriehühnchen
Oder Freilandhühnchen;
Und wo würdest Du gerne leben?

Natürlich auf dem freien Land!
Sagt der Mensch, der weiß
Was er sagt.

Je freilebender
Desto besser das Fleisch.
Aber ist das ein Grund für Stadtflucht?

Der Mensch, der sich nicht selber frisst
Hat das Batterieleben zuerst
Bei sich getestet.

Seither langweilt er sich in der Pampa zu Tode.
Was die Bedürfnisse von Hühnchen angeht
Steht seine Meinung fest.


Über den Bauch

Wir streicheln unsere Hündchen und Kätzchen
Verfolgen fiebernd junger Pferde Galopp
Doch ist kein Tier uns so vertraut wie das Hühnchen.

Wir kennen seine Haut, seine Muskeln, das Skelett
Und fragen uns nur, was den genauen Sitz der Eingeweide angeht
Die man bar jeder glaubhaften Ordnung vorfindet.

Die Kenntnis durch den Bauch
Ist die tiefste, der Beweis ist erbracht.
Die Chinesen haben vielleicht eine Ahnung von ihren Hunden.

Sind wir zu schelten
Weil wir so wenig empfinden diesen Wesen gegenüber
Die wir doch in- und auswendig kennen?


Kappores

Geflügel, das oft mit den Flügeln schlägt
Als ob es noch um sein Leben ginge
Dabei fehlt schon der Kopf.

Das Schwingen des ungeköpften
Hahns zur Versöhnung ist
Dennoch kein kopfloses Unterfangen.

Allem Anschein zum Trotz liegt
Der Tag des Gerichts noch nicht hinter uns.
Nur Flügel, die ihm entgegenflattern

Hals über Kopf hin zum Wohlverdienten.
Die Schwingen, meine ich, nicht
Die krähenden Schädel.

29. Juni – 1. Juli 2009


Volaille


Loqique à poulet

Poulet de batterie
Poulet élevé en plein air ;
Et toi, tu voudrais vivre où ?

Certainement à l’air libre !
Dit l’homme qui sait
Ce qu’il dit.

Davantage d’espace vital
Améliore la qualité de la viande.
Mais est-ce une raison pour fuir la ville ?

Ne se bouffant pas lui-même, l’homme
A testé la vie en batterie
D’abord sur lui.

Depuis, il s’ennuie à mort en cambrousse.
Quant aux besoins des poulets
Son opinion est faite.


Par le ventre

Nous caressons nos chiots et nos chatons
Nous observons, fiévreux, les poulains au galop
Mais aucune bête nous est aussi familière que le poulet.

Nous en connaissons la peau, les muscles et la carcasse
Doutant seulement de l’emplacement des viscères
Que l’on y trouve rangés n’importe comment.

La connaissance par le ventre
Est la plus profonde. La preuve est faite.
Les Chinois ont peut-être une idée de leurs chiens.

Sommes-nous à blâmer
Car guère sensibles à ces êtres
Que nous connaissons pourtant jusqu’au fond ?


Kapparoth

Volaille qui souvent bat des ailes
Comme s’il en allait encore de sa vie
Alors qu’il manque déjà la tête.

Faire tournoyer le coq
Non décapité pour le grand pardon
N’est pourtant pas une entreprise écervelée.

Malgré les apparences
Le jour du jugement n’est pas derrière.
Seulement ces ailes qui s’élancent vers lui

Se précipitant vers la juste récompense.
Je parle des ailes, bien entendu
Et non pas des têtes à caquet.

29 Juin – 1er Juillet 2009

mercredi 1 juillet 2009

Never Complain

Like Emily I cope without much ear
Don’t even miss the audience I lack;
The prowling desert silences I hear
Are apt enough remark in feeding back.

By night, the shutters wrangle over me
By day, I drown out, grappling with myself;
One single fate awaits all scribblery –
So many books keep sleeping on my shelf.

Rip out some pages, wad them into balls
Put back the pristine work, no loss occurred;
No other luck for these unprinted scrawls:
No crumpling ever scratched one single word.

June 14, 2009

Ne jamais se plaindre

Comme Emily, je me débrouille sans
Oreille, et elle ne me manque pas :
Les bruits de vaine errance que j’entends –
Assez d’écho pour quelqu’un comme moi.

La nuit, mes volets font les commentaires
Le jour, grinçant plus fort, je les fais taire.
Tout gribouillis, un même sort sévère :
Que de bouquins dormant sur l’étagère...

Tire une feuille et mets-la en boulette
Repose l’œuvre – point de différence !
Texte imprimé ou pas, pareil, par chance
Le balancer n’en ôte aucune lettre.

15 Juin 2009

Niemals klagen

Wie Emily brauch ich kein Publikum
Was ich nicht kenne, misse ich auch nicht;
Das Einödrauschen rings um mich herum
Genügt als Resonanz für mich.

Nachts rezensieren mich die Fensterläden
Tagsüber falle ich mir selbst ins Wort;
Allem Geschreibsel droht dasselbe: Weh den
Kadavern auf dem Bücherbord!

Reiß Blätter aus, zerknüll sie, stell den Schmöker
Zurück – dem Rücken ist nichts anzusehn;
Handschriftgekrakel oder vom Verleger
Gedruckt: die Sätze bleiben stehn.

16. Juni 2009

mercredi 24 juin 2009

Bienfaiteurs et criminels


1. Koch et Jack


Koch

Il a découvert le bacille, celui-là. Avant, on mourait juste comme ça ; depuis, nous savons pourquoi. Mais nous nous en lavons les mains, et c’est même obligé, depuis.

Pour peu qu’il soit produit humainement, le savon est en lui-même un bienfaiteur.

Il faut produire notre savon humainement – c’est là la condition pour qu’il nettoie bien. Or, c’est connu, on ne le fait pas toujours, et ce n’est même pas la faute au bacille.

Jack

Il a opéré des dames, mais en ambulatoire. C’était plus ou moins à l’époque quand l’autre a découvert le bacille. Lui, en revanche, a eu le don du bistouri.

S’est-il au moins lavé les mains, Jack, avant de procéder, appliquant en cela de saines consignes ?

Nous n’en savons rien ; de ses patientes, pas une seule a survécu au traitement. À avoir eu le bide ouvert, elles n’auraient pas risqué pire à l’hôpital.


2. Karl et Pol

Karl

Karl avec sa grosse barbe a découvert plein de trucs ; des truc a priori inintéressants pour des personnes désintéressées, touchant à la valeur marchande et des trucs de ce genre.

Cela ne lui rapportait pas grand-chose, et pourtant : quel fric il aurait pu se faire avec tout ce qu’il avait trouvé en matière de spéculation !

Peu doué comme gestionnaire, il ne tablait que sur l’avenir. C’est plus facile si l’on ne se sent pas pour les affaires.

Pol

Pol, lui, a essentiellement découvert des traîtres à la cause. C’est vital de dénicher ses traîtres, car la cause, autrement elle est fichue.

Mais à force de rendre inopérants les traîtres à elle, la cause elle-même en a pris un méchant coup – pour le moins chez tous ces traîtres dans les charniers du coin.

C’est comme si la cause avait besoin de ses traîtres en état de trahir, pour rester, elle aussi, en bonne santé.

C’est vrai, en fait. Moi, par exemple, la cause, je l’aime bien, justement parce qu’il y a autant de traîtres.


3. Pury et Peary

Pury

Il était Suisse, banquier et marchand d’esclaves. Après sa mort, il s’est surtout fait un nom en tant que bienfaiteur.

On le rencontre encore, érigé en statue, mais de ses bienfaits ne subsiste pas grand-chose. La banque a disparu et le commerce des esclaves ne rapporte plus guère – c’est peut-être cela, le résultat le plus tangible de l’ancienne bienfaisance.

Si l’on est bienfaiteur, il faut faire gaffe à ne pas ruiner son négoce, même après coup. Il faut rester modeste dans la bienfaisance. Qui en fait trop, risque de tirer tout le monde vers le bas.

Peary

C’était par contre un sans-le-sou, et chapardeur avec ça. Ce n’est que justice qu’il soit resté inconnu. Les Peary dont on se souvient sont d’une autre trempe. Ce sont d’audacieux explorateurs.

Or, le vrai vainqueur du pôle Nord n’aurait peut-être même pas été étonné s’il avait appris l'existence d'un Peary sans-le-sou et chapardeur, et qui n’a rien exploré sauf des tiroirs qui ne le regardaient pas – d’ailleurs le plus souvent vides – et qui avait facilement froid.

Car, en règle générale, les fauchés n’ont la curiosité que futile, et sont par surcroît plus douillets que les fortunés.


Peary a facilement froid.


4. Getty et Hory

Getty

L’homme a fait énormément pour l’art. Sans son mécénat, plein de musées seraient vides. Les gens ne sauraient pas quoi y regarder – ils ne trouveraient rien d’autre aux murs que des murs.

Les artistes qui ne trouveraient plus d’acheteur pour leurs jolis tableaux, mourraient de faim. C’est-à-dire, avant, je pense, beaucoup auraient changé de profession. Certains se seraient lancés dans le pétrole, si ça se trouve. La peinture à l’huile et le pétrole, c’est voisin.

Dans ce cas, avec un peu de chance, ils auraient pu devenir très riches eux aussi, puis le remplacer en tant que philanthrope. Il n’était donc pas aussi utile que ça, Getty.

Hory

Lui, c’était un illustre faussaire. Il peignait les tableaux des autres. Est-ce que les autres l’ont remercié ? Tu parles !

Les autres auraient pu se reposer un peu, et le laisser faire calmement à leur place. D’ailleurs, ça aurait peut-être arrangé plus d’un.

Le problème : il les aidait dans leur travail lorsqu’ils étaient déjà si bons qu’ils n’avaient plus besoin d’aide. Il venait un peu tard, ça ne valait plus la peine, et voilà ce que, dans la profession, on lui a reproché le plus.


5. Pierre et Petiot

Pierre

Pierre était un homme de foi. C’est éculé comme info, mais ça reste vrai : Autrefois, on claquait dans la rue, et de nos jours, on ne claque plus beaucoup, forcément, puisque tout le monde peut s’approvisionner à bon compte. Pour ceux qui préfèrent toujours la rue, on propose les fringues parce que les promenades, pour les autres, les meubles de salon.

Il était photogénique, on le sait, d’illustres penseurs l’ont décrit. Les objets que, grâce à lui, on achète désormais pour trois fois rien, ce ne sont pas des antiquités, mais le plus souvent ils datent. Les gens, qui ne voient pas de différence, adorent.

Lui, c’est pareil. On l’adorait parce qu’il faisait vieillot sans être une véritable antiquité qui reviendrait autrement plus cher.

Petiot

Petiot aussi était un homme de fois.

Plusieurs fois il a commis l’acte pour lequel il s’est fait connaître, et pas seulement par la police. Commettre une seule fois quoi que ce soit, ça ne t’ouvre que rarement les unes des journaux, de la gloire éternelle n’en parlons même pas.

Il faut avoir de la suite dans les idées, sans insistance, mon petiot, les idées les plus extravagantes ne donnent rien, ou pas grand-chose. Puis, il faut tirer profit de l’air du temps. En cela, Pierre et Petiot se ressemblent. Mais pour la jeunesse, la ténacité d’un Petiot est un exemple encore plus frappant.


6. Bernadette et Violette

Bernadette

Des Bernadettes, il y en a à la pelle, les unes meilleures que les autres ; moi, je veux parler de la persistance du concept.

La Bernadette en question ne s’attaquait pas aux écrouelles, mais presque. Elle était de la race des bienfaitrices de palais.

Il est préférable, diras-tu, d’être régenté par des patrons ayant des dames patronnesses ; qui sait, peut-être quelques miettes tomberont aussi sur nous.

Eh bien, certes pas dans le cas de cette Bernadette récente. Déjà qu’on manque de gros billets dans le portefeuille, celle-là alors, avec ses bons yeux, nous soutirerait volontiers le peu de ferraille qu’il y reste...

Violette

Violette est le nom d’une fleur, mais cette Violette-là se distinguait par le ressentiment qu’elle avait développé, notamment envers ses proches.

Il n’est pas beau à voir, un tel ressentiment, développé par une fleur, puis envers les gens de son entourage ; mais, franchement, qui voudriez-vous qu’on déteste au fond sinon les gens qui nous entourent ? Si l’on hait quelque chose, c’est peut-être le terreau sur lequel on pousse.

A la fin de son malheureux périple, elle a été graciée. On est content pour elle, on a tous des proches, et un terrain qui laisse à désirer, ça on connaît.



7. Bill et Gilles

Bill

Bill a inventé l’indispensable, ou presque, et ça l’a rendu immensément riche. Si l’indispensable nous lâche, c’est sa faute, mais il se rattrape.

Chaque fois que quelque part dans le monde une donnée s’envole, Bill doit le ressentir et se demander, perplexe, s’il est vraiment à l’origine de tout ce bazar. Puis il trouve la solution miracle, lui.

D’énormes masses de gens dans plein de pays dépendent de son bon vouloir. Or, ce n’est pas le Messie et la technique a ses failles. Mieux que Jésus, Bill nous force à apprendre à pécher.

Gilles

Gilles était sexe. De nombreux jeunes gens en ont fait les frais.

Personnellement, je suis trop vieux, je m’en branle. L’avantage de tels monstres : tout le monde ne les branche pas.

Le bienfaiteur se penche sur la pauvreté et le voleur sur la richesse. Gilles, ce n’était que l’innocence vers laquelle il penchait.

C’est rassurant en fin de compte. L’innocence, c’est banal, on est au courant de ses inconvénients, on en a même vu la couleur. Ce n’est pas comme dans les affaires de thune où les expériences divergent.


10 - 13 Juin 2009

mardi 23 juin 2009

Un homme de goût

Un homme d’âge mûr
Sans étroitesse particulière
Et sans avoir changé ni de culte
Ni de partenaire et de ris et de jeux
Rien que parce que, prétend-il
Ce serait plus beau à voir
S’est fait circoncire.

Mettant l’impératif esthétique
(Ou plutôt son optique personnelle)
Bien au-dessus de la nécessité faisant loi
Cet individu, peut-être manquant de largeur d’esprit
Par son geste audacieux résume à lui seul
Tout ce qui fait la modernité.

Elle n’est pas très large d’esprit, la modernité
Elle n’est jamais contente avec ce qu’elle a
Elle ne change pas grand-chose, et
Elle tranche parfois dans le vif
Sans la moindre nécessité :

Mais elle ne se laisse rien prescrire, et surtout
Pas ses caprices ; bien au contraire, elle
S’y plie en toute liberté, mais non
Sans mal et, je le crains, n’en
Tirant nul avantage.

10 Juin 2009

mardi 9 juin 2009

Un vieil écrivain / An Old Writer

[Un vieil écrivain, au bout d’une vie d’écriture, regrette de ne pas avoir fait assez de cas de son épouse dans son œuvre passée, et ceci malgré le fait d’y avoir abondamment discouru sur sa vie conjugale. Octogénaire, les amis morts, fatalement retiré du monde et réduit à peu près au seul commerce avec sa chère et tendre, maintenant il regrette.

Devenu un vieillard, il ne se reconnaît donc plus dans le jeune homme qui avait d’autres chats à fouetter que faire l’éloge de bobonne, regrettant en fait que son intimité soit trop longuement restée intime, ou plutôt qu’au lieu d’être étalée sur la place publique, elle avait été rendu publique sous un bien faux jour.

Juste avant d’être séparés pour de bon, il nous fait part de son intime conviction que sa femme et lui se sont depuis longtemps confondus sous la modalité du couple.

Mais rien, aucun oubli, aucun faux jour lors de son étalage, n’a jamais entamé la réalité d’une vie. Sur le tard, en rendant publics ses sentiments, ce vieil écrivain fait certes une espèce de fleur à sa femme, mais que de regrets inutiles, que de mots superflus de sa part.]


The strings of life, a blind spot, next to naught
Untold the privy makings for the ride
Because one may neglect one’s underside
And the utmost stirs of being stay untaught.

The ins and outs intimacy has gotten:
Do venerate, nay, bugger, copulate
And to your pals this news do propagate–
Life’s base prerequisites appear forgotten.

Each thing if sensed is in a way conveyed;
One couldn’t even feel one’s life without
A secrecy to keep the free world out
And still I wouldn’t call that badly made.

Content yourself to have experienced
Some inner thing that–though conveyed–was sensed.


[Und wie Heine übrigens schon schrieb:
“Hast Du vertrauten Umgang mit Damen,
Schweig, Freundchen, still und nenne nie Namen:
Um ihretwillen, wenn sie fein sind,
Um deinetwillen, wenn sie gemein sind.”]


7 Juin 2009

lundi 8 juin 2009

En un seul mouvement

Voici les masses d’un arbre touffu
Qui, mues par le vent, bougent comme un cul. Le cul
Mu par le mouvement, aurait-il quelque chose de végétal
Notamment, si quelqu’un l’empêchait de bouger
Autrement qu’ému par l’un de ces vents ?

La bestiole en mouvement, la belle créature
Autonome, se balançant de son beau cul animal
Se transformerait-elle illico presto en une sorte d’arbre
Pour peu qu’elle soit immobilisée par la force de racines ?
Faut-il donc pouvoir se trémousser à sa seule guise et fantaisie ?

Faut-il donc être libre comme le vent qui balance des arbres
Pour s’élever de la condition de celui qui, en se dandinant
Ne sert qu’à évoquer bien meilleure chose, n’étant point
Muni d’un véritable cul en l’occurrence, simplement
De masses touffues, un petit peu ressemblantes ?

Voilà des questions bêtes. L’arbre – ce pin
Tout rond – lui, rien qu’en lui-même
Balançant, une fois mis en branle
Ses beaux volumes comme un
Cul, se plaint-il d’être agité, quoi ?

Et de quoi nous plaindrions-nous, êtres velléitaires
Transportés par la seule force d’un vent, hors de nous
Gratifiés de pareil spectacle sans aucun autre cul
Dans les parages que le nôtre, automobile ?
D’être également soumis aux vents ?

31 Mai 2009

mardi 26 mai 2009

Héros allumés 1

Lit Heroes, version française 1

1 QUICHOTTE

Ne les aurais-tu point attaqués
Ils seraient gentiment demeurés
Ce qu’ils étaient depuis toujours :
Des géants ayant du grain à moudre sans réfléchir ;
Ainsi parfaitement hors de ton chemin.

Tant que tu ne les obliges pas à faire
Usage de leur pitoyable cervelle
Il ne leur viendrait pas à l’idée de jouer
Les tas de moulins à vent délabrés –
Et toi, tu ne risques certes rien, preux chevalier.

Profite du jour au lieu de provoquer
Du regard des moulins gonflant leur ailes.
En des époques désarticulées, des temps de vent
Sème ta mauvaise graine
Sans t’attendre à une trop belle récolte.

Quichotte en anglais


2 GULLIVER

La taille est un problème de toute une vie.
La question la plus déconcertante n’est pas de savoir
Si je suis trop grand ou trop petit ou exactement à ma taille
– Puisque je rentre fatalement dans celle que je suis censé avoir –
Ce qui m’embrouille pour de bon ce sont ces volumes bâtards rencontrés partout.

Personnellement, je n’ai pas l’habitude de changer de taille.
Si je peux faire jouer l’éclairage, pas moyen d’en dicter le résultat –
Ma taille est la bonne et je cadre avec mon état
Bien que des fois je me ferais volontiers un peu plus petit
Et d’autres, je sente que même à taille réelle je fais plus grand que nature.

De minuscules bestioles trottinent autour de moi
Et un gros imbécile m’assène des coups sur le crâne
Ça trottine et ça tapote
J’ai des fourmis dans la culotte
Tandis qu’un colosse veut se débarrasser de moi en se grattant.

Gulliver en anglais


3 NARRATEUR

Lorsque je me lève trop tard, je dors mal la nuit d’après.
Mon petit-déjeuner se compose alors d’une sorte de petit coquillage dodu
Dont le goût citronné suscite un enchaînement d’explications complexes.

Le matin est un bon point de départ pour de telles explications.
Alors que la lumière du jour, cette âme plutôt simple, ce
Jeune nigaud sculptural, nous balance largement les nouvelles dans la boîte.

De ma table, j’observe son arrivée sans mot dire.
L’obscurité partie, suis-je pour autant moins perplexe ?
Devenu moi-même, je me mets à méditer...

La journée commence avec de bizarres idées de journée.
Je devrais me jeter plein d’entrain dans la mêlée –
Mais je pourrais tout aussi bien retourner à mon trou, n’est-ce pas ?

C’est étrange, ce n’est pas ça que je m’apprête à faire.
Je m’apprête à être mélancolique
Et critique.

Narrateur en anglais


4 VENDREDI

Eh bien non, ce n’est pas mon nom, ça n’aurait pas de sens.
Ce n’est qu’une formule qu’il utilisait lorsqu’il était à ma recherche.
J’aimais mieux entendre ça qu’entendre les vrais sons charcutés.

J’ai quand même tenté de le lui dire ; après tout, c’était un ami.
En fait, il était le premier auquel j’ai fait cadeau de ces syllabes.
D’habitude nous ne le faisons pas. C’est inutile, nos parents savent
Et l’étranger ne doit pas avoir ce savoir qui procure trop de pouvoir.

Mais, bon camarade, je les lui ai dites et lui ai même confié
Que j’étais sur le point de deviner les siennes en langage puissant.
Il n’a même pas voulu m’entendre.

Devant lui, je l’appelais par son vrai nom et il n’a pas fait attention.
J’ai gagné les pleins pouvoirs sur lui mais n’en abusais point.
Parce que toute cette influence qu’il aurait pu avoir sur moi
Il l’a gaspillée, soit par gentillesse
Soit par pure ignorance.

Vendredi en anglais


5 QUASIMODO

Pour qui me prends-tu ? Même pas
Une fraction de seconde je me suis fait des illusions.
Une fille aussi chouette – crois-tu que
Je ne savais pas qu’elle n’était pas pour moi
Avec ce machin difforme dans le dos ?

Aussi loin que je peux me souvenir
Cette maudite bosse me dit que ces nanas-là sont sacrément lourdes
Bien que fichtrement tentantes
Et celle-là, elle me tentait d’une manière...
Qu’elle soit stupide, je m’y attendais donc parfaitement.

Sonner les cloches deux fois pas jour n’est pas très prenant ;
On dispose de plein de temps libre entre les carillons
Et peu à peu, on se met à avoir de drôles d’idées.
Je n’ai même pas dit à cette conne que j’étais fou de ses nichons
Il m’a suffi d’échouer à la sauver… et la voilà dans mon escarcelle !

Quasimodo en anglais


6 ULYSSE

En ce qui me concerne, je suis né cent pour cent casanier.
Comme vous, j’ai grandi devant le poste et j’ai toujours pensé
Que ce qui se passe sur l’écran est suffisant comme dépaysement.

J’ignore qui a raconté en premier que j’avais la bougeotte.
C’est sûr, j’ai un peu voyagé, mais par pure obligation : chaque
Jour que Dieu fit, je priai de pouvoir rejoindre ma bourgeoise chérie...

Pas un seul des exploits qu’on m’attribue rime à quelque chose.
Je ne vis au présent que depuis que je suis de retour.
Tout ce temps perdu me rend malade.

J’avoue que ma barbe est grise ;
Or, je n’ai pas la moindre idée à quoi bon.
Je me souviens de rien. Ne m’assaillez pas de questions.

Oui, il a dû y avoir des instants supportables
Au milieu des tracas, mais voyez-vous, je ne me
Rappelle même plus les noms de ces belles des îles.

Ulysse en anglais


7 SIDDHARTA

Un garçon à la voix probablement douce
Portant des bésicles cerclées de fer
Et, lorsqu’il se sentit vieillir, un nœud papillon flamboyant
A écrit un livre puisque je le préoccupais
Alors que moi, j’ai passé la plus grande partie de ma vie adulte
A expérimenter cette seule et unique chose :

Qu’il est inutile de se soucier de quelqu’un
Parce que la seule façon
D’approcher la rédemption collective est
De se concentrer strictement sur sa propre singulière personne
Quitte à être empoisonné par du sanglier faisandé
Jusqu’en fin de compte s’évanouir dans la nature

Pour le bonheur de tout le monde.

(Supposant qu’il ait voulu faire comme moi
C’est qu’il a dû me prendre pour ce sanglier.)

Siddharta en anglais

Trad. 24 Mai 2009

lundi 25 mai 2009

Héros allumés 2

Lit Heroes, version française 2

8 SGANARELLE

Selon le toubib, il n’y avait rien de quoi m’inquiéter :
À en croire mes grimoires, tout ça n’est que normal, me dit-il ;
Les tout-puissants patrons ont simplement le syndrome d’Asperger.
C’est d’ailleurs peut-être à cause de cela qu’ils fonctionnent.
Je lui fis toutefois remarquer qu’un valet se fait souvent asperger à tort.

On peut obéir aux injonctions sans une once de compréhension, fit-il ;
L’obéissance est pure affaire de corps, pas besoin de cerveau servile.
Mais si tu fais comme je te dis, voilà le truc, tu t’amuseras d’abord toi-même.
En tout cas, répondis-je, j’exécute surtout des ordres dont le sens m’échappe.
Je ne dirais pas que ses désirs ne valent rien, mais d’évidence, ça me dépasse.

Les choses seraient plus simples s’il me laissait faire de A à Z à ma façon ;
Mais pas moyen, c’est lui le chef. Moi, je suis un homme libre, comme il aime dire
Puisque lui, au moins trois fois par jour, succombe sous le poids de ses responsabilités.
Tu sais, dit mon pote le toubib, impossible qu’un tel malade puisse se voir d’un œil extérieur.
Je répliquai : Alors qu’il regarde plutôt par son œil du cul !

Sganarelle en anglais


9 SIMPLICIUS

Le hic avec la guerre est qu’ils
Te rattrapent dans ta cachette la plus sûre, ces touristes-là
Ils viennent te récupérer où que tu traînes.
Tout ce silence, tout ce bonheur paisible sur lequel ils finissent par tomber
Toutes ces sentes mousseuses jamais arpentées qu’ils finissent par remonter au pas cadencé...

Si tu as toujours souhaité te barrer là où les graines éclatent, t’es servi.
Ceci est en tous les cas, mon tendre poulet, la réponse la plus adéquate
Aux très-fougueuses espérances d’un angelot en âge de prendre son envol :
Tu le recevras sur-le-champ
Cet objet de ton désir mûrissant qui a tant ébouriffé tes sens.

La gloire d’être dans l’œil de l’ouragan, je l’admets, a de tout temps frôlé ton visage
Un lugubre appétit de récolter la tempête, ça oui.
Mais tu ne récolteras dès lors qu’une enfance perpétuelle, point à la ligne.
Un cadeau sans retour, aux couleurs toujours éclatantes déteignant partout, le plus
Chouette dans la guerre étant que tu peux rester au chaud, devant le feu de ton foyer
Qui brûle.

Simplicius en anglais


10 PHILÉAS

Si je suis aussi fatigué du monde, c’est parce que je suis conscient
Que l’espace de notre vie est tellement restreint.
Avec un peu d’éducation nous connaissons tout ;
Nous pourrions devenir pinailleurs et découvrir les charmes de la pédanterie
Mais nous n’avons pas grand-chose à découvrir.

A cet instant de ma vie
La seule question restée ouverte était : Combien de temps
Pour en faire le tour complet.

J’ai fait le tour de beaucoup de points
Je me suis promené en subventionnant plein d’endroits haut de gamme –
L’ennui véritable a son prix –
Et il était trop tard pour que je m’émerveille encore.

Pour découvrir cette dernière chose
Je n’avais qu’à faire l’impasse sur toutes les choses
Avançant sans voir la moindre des choses
Sans sentir la moindre puanteur
Sans rencontrer âme qui vive (je sais y faire !)
Donnant l’aumône à quantité de mendiants aux plaies les plus extravagantes
Sans venir en secours à personne d’autre que moi, Philéas.

Comme si rien d’autre n’avait été en jeu.

Philéas en anglais


11 ACHAB

La vie est trop courte pour s’arrêter aux broutilles et gaspiller son coup.
C’est suffisamment difficile de faire du boulot comme il faut.
En réussir ne serait-ce qu’un, est assez de gloire pour une vie.

Ne te perds pas dans les détails, seule compte l’intention.
Peu importe le but auquel tu te voues, qu’il soit grand ou petit
Grossier ou méticuleux par nature.

Dans mon cas, il doit être effectivement gigantesque.
Grossier ou méticuleux par nature, je n’en sais rien.

J’ignore presque tout sur ce singulier et unique gros machin.
Malgré sa taille, il est terriblement leste, on ne croirait jamais
Comme il peut être vif et volage, capricieux tel une prima donna
Transformiste balèze, des méga étincelles pirouettant devant les yeux.

Dès qu’il le faut
Le monstre plonge sous une ligne que je ne peux pas pénétrer.
Ses réactions sont parfaitement imprévisibles.
Moi, je ne piquerais même pas sous la ligne de mon front.
Mes propres réactions sont parfaitement imprévisibles.

Bien trop prévisibles pour moi, dit Ismaël.
– Il n’accomplira pas une seule chose valable, ce garçon-là.

Achab en anglais


12 WILLY

En ce moment, j’en vends pas mal de ces lampes.
Seulement, je ne leur dis pas de frotter. Il doivent trouvent d’eux mêmes.
Je pense même que d’un point de vue légal, j’en ai pas le droit.

Si l’on est pas complètement aveugle, rien que l’aspect devrait suffire à intriguer.
Si j’étais mes clients, j’essaierais certainement.
Mais ce n’est pas mon affaire, ça. Je ne suis pas prof en curiosité.

D’un autre côté, ce sont des clients, pas des indics.
Ils ne vont pas m’appeler en hurlant dans le combiné –
De même que moi, je ne les choisis pas, ces gens !

Nul colporteur ici-bas a le loisir de choisir à qui il fourgue sa camelote.
Une fois sorti de la fourgonnette, comprenez-moi...
Mais durant toutes ces années, pas une seule m’est revenue. Ils doivent être
Aussi contents de l’avoir que moi je le suis d’en être débarrassé.

Parfois, bien sûr, c’est préférable que le gars
Ne s’en rende jamais compte, comme cette petite chose peut s’avérer utile.
Qu’il la prenne pour rien d’autre qu’une jolie pièce d’artisanat.

En ce qui me concerne, j’en ai rien à cirer des jolies pièces d’artisanat.
Je suis d’avis que toute chose devrait être transcendante quelque part.
Notamment dans nos temps actuels
Je suis en ce sens philosophe.

Willy en anglais


13 JE

Le truc décisif, c’est « Je n’est pas moi. »
Un fois que tu as pigé ça, partenaire, me dit-il
Le reste est couru d’avance.

Je connais Arthur depuis un bon moment
Et je pensais, c’est-à-dire, du moins lorsque nous étions jeunes
Que lui, plus que tout autre savait qui il était.
Ce n’est que récemment qu’il a souhaité m’ouvrir les yeux.

De belles conneries ! je lui dis, mais le gars insista :
Je, fit-il, est à peu près à coup sûr un autre.
Moi aussi, je l’ai toujours pensé, lui répliquai-je
Et pourtant, on est des zèbres absolument différents.

Il me regarda, bâillant comme un chaton. Ouais, dis-je, si tu dis.
Primo, je ne voulais pas détruire notre belle amitié
Et deuxio, ses talents en tant que commercial avec l’Éthiopie sont flagrants.

Découvrir ce petit fait-là a pris tout ce temps
Parce que je n’aurais jamais pensé qu’il pouvait gribouiller de telles choses
Parce que moi, je le faisais. Et par conséquent, pensais que lui ne le pouvait pas.

Moi, je le prenais pour un type bien payé du Département d’Outremer, point final.
Mais cette espèce a disparu depuis longtemps.
Aujourd’hui, personne ne se contenterait d’être qu’un cadre sup chargé des ventes.

Je en anglais


14 MELMOTH

Jusqu’à ce jour, cela avait été l’inverse :
Me noyant sous un flot indistinct de paroles
Les débauchés me bourraient de leur propre gnôle ;
Or, ce paillard à la mélancolie perverse

(L’aiguillon tel qu’il n’administre point mais draine)
Tablant sur un bagout si âcre qu’il pénètre
Me dit victime du Destin, devant donc être
Vidée d’un venin déjà présent dans mes veines.

Voici mon bras ! lui dis-je, soudain plus très sûre
D’avoir jamais eu à souffrir ladite injure :
J’ai connu des coureurs de pire godelure –
Ils me blessaient bien moins que lui, par conjecture !

Trop tard je m’aperçus qu’il ne fit sa réclame
Que pour siphonner le plus juteux de mon âme
Réduite à mes dépens à la portion solide
Tel un ilot émergeant d’une mer aride.

Rien qu’avec de l’épais, comment veux-tu qu’on fasse
Sans plus de moyen pour napper ce qui dépasse ?
Prenez aussi l’exsangue, fis-je, spectre leste !
... Mais le voilà enfui sans demander mon reste.

Melmoth en anglais


Trad. 24 Mai 2009

dimanche 24 mai 2009

Héros allumés 3

Lit Heroes, version française 3

15 ROMÉO

Plus il y a de l’amour, moins il y a de la science.
Les amants sont comme des théologiens : ils aiment ou la foi ou le rite.

En apprenant à le saisir mieux
Elle aurait même fini par pouvoir lui procurer quelque plaisir
Mais pour cela, le temps leur manquait.

S’ils avaient eu le temps pour cela
Leurs membres aiguisés auraient pu se tomber dessus ;
Seulement leur affection en aurait pris un petit coup.
Mais de cela, il y en avait trop en revanche pour leur donner le temps
Et ce peu de connaissance requis.

L’abstention en amour ne fut jamais une question de morale, mais de stade.
Ils se trouvaient propulsés dans le stade où avoir affaire à l’univers entier
Signifie méconnaître l’universel.
Elle, fredonnante, ignorait quasiment quoi faire avec son début de trique
Et lui, dans tous ses états, ne savait pas comment lui dire ;
Du coup, pendant un instant, ne restait que leur passion brute...

Même dans les jours d’immense tension, le pâtre, près de son troupeau, sait comment faire
Et il n’y a pas moins d’amour pour autant.
Mais ces adolescents-là n’étaient point observateurs. Ô combien attirés envers l’autre
Ils ne connaissaient pas l’amour.

Roméo en anglais


16 OLIVER

Sonné, un martinet se blottit, tout ramassé le joli petit oiseau.
N’a pas vu la vitre.
Je suis sûr que les deux freux pas loin
Qui pour l’instant l’ignorent
Mais se sont rapprochés

Malins et robustes comme ils sont
Pourraient finir par attaquer
Décidant de ne voir dans leur proche congénère
Qu’une boule de viande délicieusement frémissante
Exactement comme nous-mêmes pourrions le faire.

Une fois considéré comme tel, on est vite perdu
Et ce n’est pas une grande affaire pour celui qui s’est un peu raffiné
De retourner à l’état brut. Fais attention aux passages, sinon...
C’est un boulot ardu, aussi ardu que
Pour un petit martinet de récupérer vite fait.

Oliver en anglais


17 CHINGACHGOOK

La peau, voilà de la beauté pure. De l’armure, de la beauté pure.
Mais l’armure est-elle plus fiable que la peau toute nue ?
Phryné sauvée grâce à son nu rougissant, Perceval abrité par l’armure rouge
Le déconcertant Chingachgook prospérait, lui, sous l’acier de son teint cuivré.

Quand tu pèles un fruit, tu peux en découvrir la douceur
Mais ne tente pas d’entamer la bête vivante, elle s’éveillera et sera féroce !
Existe-t-il vraiment rien-que-la-peau, ou de l’armure étincelante sans peau en-dessous ?

Peau ou armure, ils sont tous les deux comme le cliché d’une chose
Un désir sans âge qui la préserve le mieux.
La surface cirée, bien que certainement pas à niveau avec nous-mêmes
Nous brillons comme d’un noble lustre de statuaire
Et tout glisse, puisque rien ne pénètre.

Où donc est-ce que je la trouve maintenant, mon Aphrodite de Cnide ?
Et où donc le moindre champion d’Arthur ? Et où le dernier des Mohicans ?
Si jamais elle a existé, la beauté seule a dû louper sa cible.

Chingachgook en anglais


18 TADZIO

Pourquoi est-elle si tentante, cette sacrée jeunesse ? Si évocatrice ?
Est-ce que ce garçon simple et sain a la moindre idée
Qu’un vieux chnoque suit chacun de ses tours enfantins ?
Eh bien, s’il savait, par la barbe de Jupiter
Quel embarras et quel tracas !

Le monsieur se jettera à mes genoux.
Aurais-je à remplacer une dame entre deux âges ?
Comment pourrais-je faire une telle chose ?
Ne sait-il donc pas que
Je suis fait pour la masturbation ?

Fait pour la masturbation
Le vieux bonhomme s’essuie les verres
Abîmé en pensées sur Alcibiade, cet écolier qui
Tout empêtré dans la matière et aussi fluctuant qu’il faut
Avec un peu de chance y a réussi un 8 sur 20.

Tadzio en anglais


19 GENJI

Ceci est un rêve
D’égaler le brillant Hikaru
Fidèle en diversité.

Homme du commun, je ne puis aligner des vies et rester sereinement moi-même.
Ma lumière éclaire peu, et satisfaire une seule est déjà victoire.
Pour honorer un amour défunt droit au milieu du crime organisé
La mémoire ne peut vaincre les besoins et du jour et de l’hygiène.

Le manuel danois dit : Sois tout d’une pièce !
Me faisant dissolu, comment être d’une pièce dissolue ?
Quand j’ai envie de bouger, je me mets à en parler et me voilà point parti.
Si je n’étais pas sujet à la gravité, je me casserais comme un voyou ;
Mais on ne saurait être et d’un gris élégant et de couleur voyante...

Je n’essaie pas assez fortement d’admirer les cerisiers en fleur
Cette parabole de la candeur omniprésente soufflée en une seule pluie ;
Je dois vivre mes vies successives dans leur morne permanence et dissolution.

Genji en anglais


20 RODIN

Engagé sur ta voie sans issue, il faut dédramatiser
Comme Pierrot, le clown blanc, à face lunaire. Ou extérioriser
Tel Auguste le Rouge, qui lui, scélérat damné par la beauté
Se rabat sur les corps et à la batte fait passer l’innocence à l’enfant –
Puisque ce serait à quoi ils rêvent sur leur peau immaculée.

Les poignets bien attachés à l’anneau d’un pilier placé haut
Les yeux bandés et le reste, incidemment, dévêtu à s’en pâmer
C’est en se tordant que candeur irréprochable se sublime en péché
Et en tournoyant, dépouillée sous un bien morne fouet.

Finies les idées malsaines lorsqu’on rencontre la chair déjetée
Tant soit peu élevée par une poigne assez cruelle pour la guérir.
Grattée là où tu démanges, ta peine et tes prières vont à la divinité
Qui répond dignement, pour un être suprême, en éclatant de rire
Au lieu de geindre, une fois détachée, face et corps contre terre.

Lorsque tu auras acquis une connaissance plus profonde, ma belette
Il n’y aura plus de traces, si c’est cela que tu crains ;
Mais au moins un petit peu de drôlerie restera dans le monde réel.

Coincé sur ta voie sans issue, la meilleur façon de t’en sortir
Est de t’adonner corps et âme à ces arguties scolaires
Qui font croire qu’il n’y a point de bourreau au grand ailleurs.

Rodin en anglais


21 AKAKY

Lorsqu’un domestique – ou nez – après des temps immémoriaux
S’est résolu à ficher le camp
C’est très probablement à cause d’un maître apathique.
Lorsque ton loyal manteau est chapardé ou s’est perdu en route
C’est la faute à ton irresponsabilité, propriétaire.
Faut le garder à l’œil, notamment lorsque tu le sors en promenade

On ne peut pas voir son propre pif, et le chenapan en profite ;
Mais il est facile de surveiller un manteau, au moins le devant.
Si tu y tiens en permanence la main accrochée au collet
Personne ne pourra te le piquer sans tirer comme un fou.

Si je fais un avec mon nez, moi et ma fourrure font deux.
Une jolie fourrure, en peau de chat, peut me transformer en quelqu’un ;
Dans certains endroits, je dois manquer de pilosité naturelle.

Tout ce dont je peux être dépouillé, ce n’est pas moi, et il y en a plein.
Tout ce dont on ne saurait me dépouiller, serait-ce donc moi ?
On peut me priver de mes complexes, et on peut me priver de mes désirs
On peut même me déposséder de toute ma pauvre existence sur terre
Mais, tant que je suis là, on ne peut pas divertir mon attention d’un pouce.

Et c’est moins un manteau qu’il me faut pour cela
Que la perte de ce manteau, ou son expérience littérale.

Akaky en anglais

Le Quichotte de Cervantès
Le Gulliver de Swift
Le Narrateur de Proust
Le Vendredi de Defoë
Le Quasimodo de Hugo
L’Ulysse d’Homère
Le Siddharta de Hesse
Les deux Sganarelle de Molière
Le Simplicius de Grimmelshausen
Le Philéas de Verne
L’Achab de Melville
Le Willy de Miller
Le Je de Rimbaud
Le Melmoth de Maturin
Le Roméo de Shakespeare
L’Oliver de Dickens
Le Chingachgook de Cooper
La Tadzio de Mann
Le Genji de Dame Murasaki
Le Rodin de Sade
L’Akaky de Gogol

Trad. 24 Mai 2009

jeudi 14 mai 2009

Entre prédateurs de jardinet


Dans mon petit jardin, un petit animal
Mène sa vie dans la discrétion et le silence.
Peut-être un monstre pour encore plus petit que lui.
Ce n’était pas prévu, mais ce matin
Nous nous sommes rencontrés
Et on s’est regardé sans bouger – lui, peu rassuré
Mais sans s’enfuir pour autant.

De la bonté. Mais laquelle ? Découvrit-il
De la bienveillance dans mon regard ? Et moi –
Ému, que trouvai-je dans le sien de prédateur de jardinet ?
Nous nous sommes quittés, chacun retournant dans son monde
Hors de la vue de l’autre, mais en vérité, c’est le même
Nous n’avons simplement pas les mêmes victimes.

Après, j’ai pensé à Larkin, sa tondeuse, son hérisson
Qui a donc eu moins de chance que ma bestiole à moi
– Je n’ai guère de belles herbes dans mon pauvre jardin –
Et je me suis dit, me voyant dans la bête et dans l’autre poète :
Si c’est comme ça, si l’on risque de mauvaises rencontres
Mieux vaut encore crapahuter dans les friches
Que profiter d’un terrain par trop soigné.

14 Mai 2009

mercredi 6 mai 2009

Une question de principe


Il n’y a pas assez de place ni d’espace en ville.
Pour avoir de la place et de l’espace, il faut
Quitter la ville.
La grande maison dont on a besoin
Se trouvera en rase campagne.
Ne la cherche pas en ville, la plus
Tentaculaire des métropoles est trop petite, elle
Ne s’y trouve pas, ta maison.
En rase campagne, si.

Il y a beaucoup de place en rase campagne.
Assez pour une demeure des plus spacieuses.
La campagne ne s’en ressent guère, elle reste rase
Comme si de rien n’était ; une demeure
Aussi grande soit-elle, malgré toute sa place
N’y diminue guère l’espace autour d’elle.
Il n’y aura donc pas seulement
Énormément de place dans cette maison
Mais aussi alentour. Comment dire ? Lovée
Entre l’imperturbable et le généreux, elle paraît
Toujours bien trop exiguë, ta maison
Alors même qu’on l’y trouve.

6 Mai 2009

jeudi 16 avril 2009

Du vivant inconnu

Ce n’est qu’après leur mort que certaines choses se comprennent
De leur vivant, elles demeuraient obscures – elles sont
Comparables aux corps dont les derniers secrets
Ne sauraient se révéler que lors de l’autopsie ;
Or, on ne les éprouve que de son vivant
Et seulement là leur présence pèse
Et leurs secrets ont un sens.

Ce sont les membres du grand club
Des traîtres que l’on peut percevoir partout :
Ceux qui ont leur jeunesse exaltée derrière eux
Et ont appris assez tôt à s’en défaire ;
De la sorte, ils ont réussi
A se faire reconnaître encore de leur vivant
Alors que, de leur vivant, eux aussi étaient inconnus.

Le futur cadavre, du vivant
Déjà, il est quelque peu présent
Et son manque de secret a un sens.
La vision était mauvaise dès le début
Et depuis, elle n’a eu de cesse de baisser :
Mais on peut toujours discerner
Ce qui ne bouge plus.

Les secrets arrachés au mort
Que peuvent-ils avoir à nous dire ?
Le vivant, toutefois, s’est bien exprimé lui-même.
Il s’exprime si joliment dans le vide, ses gesticulations
Vont dans le vide et semblent fort énigmatiques.
Il n’est pas le moins du monde étonnant
Qu’il voudrait être mis en morceaux.

15 Avril 2009

Zu Lebzeiten unbekannt

Nach ihrem Tod erschließen sich manche Dinge
Sie waren zu Lebzeiten unbekannt – es sind
Wie Körper, deren letzte Geheimnisse
Sich erst in der Autopsie eröffnen dürften;
Aber erfahren werden sie doch nur im Leben
Und nur zu Lebzeiten sind sie wirklich zugegen
Und ergeben ihre Geheimnisse eine Sinn.

Es sind die Mitglieder des großen Clubs
Der Verräter, die allenthalben sichtbar sind:
Die, die ihre erregte Jugend hinter sich haben
Und jedenfalls früh genug dazulernten;
Dadurch wurde es ihnen möglich
Noch zu Lebzeiten bekannt zu werden.
Doch auch sie waren zu Lebzeiten unbekannt.

Der künftige Leichnam, zu Lebzeiten
Ist er wohl auch schon ein wenig zugegen
Und ergibt seine Geheimnislosigkeit einen Sinn.
Die Augen waren ja von Anfang an schlecht
Und sie lassen nun eben noch mehr nach:
Es kann aber noch erkannt werden
Was sich nicht mehr bewegt.

Was sollen die dem Toten entlockten
Geheimnisse denn schon zu sagen haben?
Das Lebendige äußerte sich immerhin selbst.
Es spricht so gut ins Leere, seine Bewegungen
Gehen ins Leere und wirken sehr rätselhaft.
Es ist alles andere als ein Wunder
Dass es zerfleddert sein will.

15. April 2009

dimanche 12 avril 2009

Morts

Comme Sylvia Plath le remarque déja
La mort se rencontre sous deux formes opposées :
L’une, marmoréenne (la mort dans la glace ou en statue de sel)
L’autre, mollassonne – celle qui nous fait se décomposer dans
_______________________________________ l’humus tiède.

Cette deuxième manière d’être macchabée est à la portée de tous
Et il ne faut même pas casser sa pipe pour cela –
Très souvent il suffit de vieillir.

Pourrissant ainsi, suis-je donc mort
Et capable d’affirmer qu’il n’y a plus rien après
Car pour moi, pris dans ma fange, le pire a déjà eu lieu ?

La pétrification autrement noble de quelques heureux élus,
_________________________________
serait-elle préférable ?
Que la vie est stylisable et réifiable à loisir, serait-ce là une
________________________________________ consolation ?
Cela ne signifie qu’une mort sous anesthésie, pour des douillets.

La mort à travers des jumelles ou vue de très près :
S’il était possible d’apercevoir la chose intime à distance
De telles question de vie ou de mort ne se poseraient même plus.

Mais nullement parce qu’il n’y aurait plus de mort ;
Ce serait plutôt la vie qui serait abolie.

8 Avril 2009


Tode

Wie Sylvia Plath schon vermerkt
Kommt der Tod in zwei Gestalten vor:
Einer marmorstarren (als Eis- oder Salzsäulentod)
Und einer weichen – der des Verfaulens im lauem Erdboden.

Diese zweite Art, mausetot zu sein, ist für einen jeden erreichbar
Und man muss dafür noch nicht einmal ins Gras beissen –
Zu altern ist meist völlig ausreichend.

Sollte ich also schon tot sein, wenn ich so verrotte
Und sollte sagen können: Es kommt wohl nichts mehr danach
Denn in meinem Morast habe ich das Schlimmste ja schon hinter mir?

Ist der hohe Versteinerungstod weniger Auserwählter dem vorzuziehen
Die Stilisierbarkeit, Verdinglichung des Lebens etwa ein Trost?
Es bedeutet nur den Tod unter Narkose, für Empfindliche.

Tod durch ein Fernglas oder aus nächster Nähe:
Wäre es denn möglich, das Eigene von weitem zu sehen
Stellte sich diese Frage von Leben oder Tod überhaupt nicht mehr.

Aber nicht deshalb, weil es etwa keinen Tod mehr gäbe;
Vielmehr wäre das Leben abgeschafft.

8. April 200
9

dimanche 1 mars 2009

Anderswo ausgeschieden 3 - Ein Elfenmärchen zwischendurch

Wurde nicht aufgenommen in meine kleine Gedichtsammlung „Anderswo ist auch Natur", die als Hörbuch bei Aton+HRM erhältlich ist.

Als es gerade anfing aufzuhellen,
Jedoch der Teich selbst noch im Dunkel lag,
Nur durch das Röhricht an erahnten Stellen
Kaum schillernd schon so etwas schien wie Tag –

Erfanden sich in nebligen Gewanden
Über dem Wasser schwebende Gestalten,
Die zwar sogleich wieder im Nichts verschwanden,
Doch lange Zeit noch im Gedächtnis hallten.

Ich weiß nicht, ob das etwa Elfen waren
– Ich schlief ja selbst, mit all den andern Tieren –
Doch als die Sonne kam, war im Gebaren
Der frühen Welt noch etwas zu verspüren.

Was über Schilfrohr schwirrt, sind nur Libellen,
Was schillert, ist nur Tau, im Netz gefangen;
Doch als es endlich anfing aufzuhellen,
Ist nicht die ganze Nacht am Teich vergangen.

25. September 2008